Vers un budget «lucide»?

Lucien Bouchard
Photo: Agence Reuters Mathieu Belanger Lucien Bouchard

Québec — Les sorties de Lucien Bouchard et les consultations prébudgétaires ont ramené à la surface le manifeste Pour un Québec lucide, lancé il y a presque cinq ans. À part relancer la rumeur d'un retour de Lucien Bouchard aux affaires, quel effet a-t-il eu dans le débat public? Le prochain budget sera-t-il lucide?

Le Québec «tourne en rond», soutenait l'ancien ministre péquiste Joseph Facal dans un livre publié en janvier. Pour plusieurs, l'impression a été renforcée ces dernières semaines par les deux sorties de Lucien Bouchard ainsi que par les consultations prébudgétaires. L'annonce, effectuée par un groupe d'«ex» de la politique et du milieu universitaire réclamant un «pacte» pour déplafonner les droits de scolarité, ressemblait à une répétition du lancement du manifeste des lucides de 2005.

C'est peut-être lors du budget du Québec, le mois prochain, que l'influence de ce manifeste se matérialisera. Après tout, les membres du Comité consultatif sur l'économie et les finances publiques, les économistes Pierre Fortin, Luc Godbout, Claude Montmarquette et Robert Gagné, qui ont produit trois fascicules de réflexions pour le ministre, étaient soit des signataires (Fortin et Montmarquette), soit des supporteurs du fameux manifeste.

Si le Jean Charest au pouvoir actuellement était le même qu'en 2005, cela ne ferait aucun doute: le budget serait lucide. Le jour de la sortie du manifeste, le 19 octobre 2005, il tressaille. Il accepte de s'arrêter pour répondre aux questions des journalistes dans la salle Bernard-Lalonde, dans le couloir du Parlement, geste rarissime pour le chef du gouvernement. Le sourire accroché au visage, il qualifie le manifeste «d'important»: «IIs font des constats que, nous, on répète depuis plusieurs, plusieurs années», lança-t-il. Il va jusqu'à se confier: «Je me suis retrouvé beaucoup dans le texte qu'ils ont livré.»

À ses yeux, l'intervention des lucides «tombe pile» et même «ne pourrait pas tomber à un meilleur moment» puisque son gouvernement est à mi-mandat et a besoin d'aide. «On sait à quel point c'est difficile des fois, quand on est porteur de changements, de politiques de changement, de passer à travers ces filtres, ces groupes qui, eux, ont un intérêt différent», lance-t-il.

Puis viennent les questions des journalistes sur quelques «pistes de solutions» des lucides, comme augmenter les droits de scolarité et les tarifs d'électricité. Jean Charest semble alors légèrement refroidi. Les réponses se font plus évasives. «On a pris un engagement de geler les droits de scolarité pour le mandat», mais «il faut qu'on ait un débat là-dessus». Les tarifs d'électricité? «Le gouvernement précédent les avait gelés, ce qui n'avait pas de sens. Et on a permis à la Régie de l'énergie de faire son travail. C'est ce qu'elle fait en ce moment.»

Dans l'entourage du premier ministre, des sources dignes de foi racontent que les conseillers étaient «tout à fait divisés». «Le PM trouvait ça bon; des ministres aussi, surtout Michelle Courchesne et Monique Jérôme-Forget. Mais plusieurs des conseillers du PM disaient: il ne faut pas coller à ça.» Les libéraux étaient alors très impopulaires; prendre des mesures comme celles évoquées dans le manifeste n'était pas indiqué. Les «vieux» libéraux davantage attachés à la social-démocratie «n'aimaient pas cette lucidité» non plus. «Finalement, il a été décidé que le document servirait principalement à attaquer le PQ [alors dans une course à la direction] ou pour lancer des consultations.» À preuve, «le budget [de mars 2006] n'a pas reflété les lucides. Les politiques du gouvernement n'ont pas reflété les lucides non plus», dit une source.

Quelques années et deux élections plus tard, Jean Charest, au sujet des lucides, a bien changé. 23 juin 2009: l'homme qui voulait jadis réinventer le Québec et faire la réingénierie s'en prend, dans son bilan de fin de session, au péquiste François Legault. Il lui reproche sa sortie sur les «vaches sacrées» du Québec. Questionné sur son rapport au manifeste des lucides de 2005, le premier ministre se montre maintenant très distant à son égard; il dit que les circonstances ont changé, notamment en raison de la crise économique. «Alors, les lucides ont exprimé leur point de vue, puis tout le monde applaudissait au fait qu'ils ajoutaient au débat. Mais, pour ce qui est des choix du gouvernement, c'est à nous d'assumer nos responsabilités, ce que nous faisons en toute cohérence, contrairement à ce que je vois au PQ.»

Un manifeste vain ou utile?

Le directeur de l'Institut du Nouveau Monde, Michel Venne, déplorait en 2006 le «vain duel entre lucides et solidaires». Les deux catégories sont des attitudes et non des idéologies, soutenait-il. Ce sont «deux mots qui peuvent devenir des paravents commodes à des idéologies qui refusent de s'afficher». Il croit toujours que le manifeste des lucides a été pour l'essentiel contre-productif, notamment en raison du débat d'étiquette qui en a découlé. «Dès le moment où un économiste comme Pierre Fortin propose quelque chose, par exemple, on répond: c'est un lucide. Et dans un groupe, il est célébré alors que dans l'autre, il est honni.»

L'éditorialiste en chef de La Presse, André Pratte, un des signataires du manifeste, ne croit pas que l'opération a été inutile. «Ces idées-là ont avancé», dit-il en citant le lent dégel des droits de scolarité. «Ça ne veut pas dire que ces idées étaient toutes bonnes ou que c'est gagné sur tout, mais elles ont cheminé», insiste-t-il. Il en veut pour preuve le dernier document du Parti québécois, publié jeudi en préparation d'un colloque sur la création de la richesse. «C'est leur thème, la richesse. Ça rejoint ce que les lucides disaient, ce qu'Alain Dubuc a dit aussi. Autrement dit: je ne suis pas sûr qu'il y a cinq ans le PQ aurait axé un colloque sur la richesse. Est-ce que ç'aurait été possible sans ce manifeste?»

Alors que Jean Charest semblait le plus «lucide» en 2005, c'est Raymond Bachand, l'ancien péquiste que tous disaient plus social-démocrate que la précédente ministre des Finances, Monique Jérôme-Forget, qui semble jouer ce rôle aujourd'hui.

D'abord, il a tenté dès l'été de susciter un «grand dialogue» sur les finances publiques. Le premier ministre n'a pas adhéré à l'idée et le compromis fut d'organiser une «rencontre économique» où on a évité la question des finances publiques. Un seul participant l'a déploré lors de la plénière: Jacques Ménard, de la Banque de Montréal, grand ami de Raymond Bachand.

C'est ce dernier, cette semaine encore, qui évoquait une «révolution culturelle» à l'égard des dépenses de l'État. Sa collègue présidente du Conseil du trésor, Monique Gagnon-Tremblay, n'a pas semblé très impressionnée. En disant qu'elle ne comprenait pas ce qu'il voulait dire, elle l'a en quelque sorte désavoué.

Le prochain budget, prévu pour la fin de mars, sera-t-il «lucide»? Des économistes et peut-être le ministre des Finances le souhaiteraient, devant les énormes problèmes des finances publiques. Mais, comme en 2005, tous ne s'entendent pas au gouvernement sur la question. De toute façon, le budget est un arbitrage.
45 commentaires
  • Gilbert Talbot - Abonné 27 février 2010 00 h 09

    Moi je suis lucide, je vote solidaire.

    Augmenter les tarifs d'électricité n'a pas le même impact sur celui qui gagne 100,000$ ou plus par année que pour celui qui doit utiliser 50% de son revenu par mois pour payer son logement. éFaut pas être ben ben érudit pour comprendre ça. C'est pourtant ce que nous propose les lucides. Augmenter les frais de scolarité, ça veut dire exclure les moins munis de l'accès à l'université. Les «lucides» ne calcule qu'une colonne de chiffres : celle des revenus actuels de l'État qui sont déficitaires. Pourquoi ne se demandent-ils pas où est vraiment la richesse ? Et pourquoi les plus riches ne paieraient-ils pas un peu plus d'impôt ? Pourquoi les compagnies minières par exemple ne paieraient-elles pas des redevances à l'État québécois, ce qu'elle ne font pas présentement ? Pourquoi on ne taxerait pas davantage les bonus des gestionnaires de la Caidsse de dépôt, qui ont coulé 40 milliards et qui ont peine cette année à récupérer un petit 10% ? Et pourquoi leur donnerait-on des bonus de toute façon ?

    Si vous étiez vraiment lucides messieurs les économistes de droite, vous verriez qu'il y a des milliards de revenus qui échappent complètement au fisc et que l'État pourrait récupérer en les taxant minimalement.

    C'est drôle, tout le monde comprend ça au Québec sauf vous, qui êtes nos élites, nos dirigeants. Serait-ce que vous pensez uniquement à protéger vos goussets et ceux de vos petits amis, plutôt que penser globalement au bien-être de l'ensemble de la population québécoise et pas seulement qu'à sa classe dirigeante et possédante.

    Moi en tout cas, je suis lucide au max : je vote solidaire.

  • Pierre-S Lefebvre - Inscrit 27 février 2010 00 h 14

    Serions-nous face à une tentative de créér la confusion

    Plusieurs de ces esprits libertaires veulent montrer leur pensée latérale des affaires publiques. Il ne faut pas avoir de vision ferme. Toutes les options sont bonnes, car il nous faudra choisir selon les tendances du moment. Le peuple s`attend à un leadership reconnaissable mais ces lucides mènent le jeu sans vouloir l`éclairer, pour mieux en abuser le temps venu. Tiens donc pourquoi pas lors du prochain budget! Ces sages par contre n`ont pas le peuple à l`esprit mais leur intérêt personnel. Ils veulent concocter une potion magique qui leurera le plus grand nombre. M`ai-je fait bien comprendre messieurs les esprits libertaires de la classe politique confuse? Il ne faut plus distinguer les partis politiques mais regrouper la classe politique pour servir les clubs indéfinissables. Les éminences grises de La Presse, des études légales et des financiers des politiciens au pouvoir font la loi du milieu. Etc.

  • Bernard Gervais - Inscrit 27 février 2010 02 h 00

    Un budget lucide, dites-vous ?

    Si c'est vrai, comme il l'a déclaré cette semaine, que le ministre des Finances, Raymond Bachand, semble décidé à annoncer, dans son prochain budget, des mesures drastiques pour redresser les finances du Québec, encore faut-il toutefois que, pour cela, il travaille de concert avec la présidente du conseil du Trésor, Monique Gagnon-Tremblay, ce qui est loin d'être le cas présentement !

    Encore faut-il pour cela, également, que la volonté du ministre Bachand d'agir en ce sens soit partagée par son chef, le premier ministre Charest. Cependant, comme celui-ci paraît plus ou moins intéressé par la question (il faut dire qu'il est souvent en voyage !), permettez-moi d'en douter !

  • Jacques Morissette - Inscrit 27 février 2010 06 h 09

    Politiciens québécois au pouvoir, repentez-vous de votre propre irresponsabilité.

    Que vous annonciez à grand renfort que le Québec est dans le rouge, je n'ai pas de problème avec ça. Mais que vous disiez que c'est de la faute de la population québécoise, alors là vous prenez vraiment la population pour des guignols.

    Vous êtes des politiciens administrateurs, et pas à peu près. Vous vous immiscez en effet dans tout ce que vous pouvez concernant l'argent des contribuables. D'ailleurs l'argent de nos impôts sert plus à l'administration ostentatoire des biens publics et aux politiciens qui aiment faire des parades, et cela tous partis politiques confondus.

    Quand l'économie va bien, vous dites que c'est grâce à votre façon de gérer l'économie. Quand elle va mal, vous dites que c'est en raison de la conjoncture. Je lis dans La Presse que le Québec est le cinquième pays le plus endettés dans le monde industrialisé. Il ne manque plus que le bonhomme carnaval pour la parade.

    Si le Québec est endetté autant que vous dites, c'est qu'il est mal administré. Ne venez pas nous dire que c'est la faute de la population. Lorsque vous nous offrez des bonbons, ce n'est pas pour nous faire uniquement plaisir, c'est pour qu'on vote encore pour vous. Ces bonbons finissent toujours par devoir se payer un jour et c'est à nous que vous demandez de le faire.

    Trop de sucre finit par carrier les dents. Quand allez-vous commencer par vous définir comme les principaux responsables de notre endettement public, monsieur Bouchard le premier? Vos lunettes vous empêchent de voir plus loin que les intérêts politiques que vous cherchez à nous imposer. Vous administrez mal la chose publique et vous essayez de nous rendre responsable de certaines de vos prévarications.

    Et encore, c'est en admettant que tout votre baratin sur la dette publique soit la totale vérité. On se méfie de vous! C'est d'ailleurs là principalement que commence le problème. La population a perdu confiance en vous. Vous qui passez votre temps à nous faire avaler vos pilules, aussi à faire avancer la politique et vos dossiers à coup de promesses malséantes.

    La politique change-t-elle vraiment le monde? Vous cherchez à nous faire endosser vos propres manquements concernant le sens de vos responsabilités. Vous mettez tout ça sous le tapis, en affirmant que le Québec est dans le rouge parce que la population mange mal à la table de la démocratie. Demandez-vous plutôt qui sert les plats?

  • Pierre Gadoury - Inscrit 27 février 2010 06 h 58

    LUCIDITÉS

    Lucidité en économie, en mesures sociales, en vision d'avenir, en projection de tout ordre. Oui, un budget lucide serait "un pas dans la bonne direction" et gnan-gnan-gnan !

    Mais que dire de la lucidité du coeur ? De celle d'un Gaston Miron,
    par exemple qui nous disait : "Pas d'avenir dégagé sans avenir engagé"

    Il ne parlait pas de ceux qui s'engagent; ils mènent la danse et réussissent.
    Il s'adressait à ceux (entre autres) qui aujourd'hui attendent en moyenne de 16 à 18 heures à l'URGENCE avant d'être vu.

    Puis, à cause de ces délais INACCEPTABLES, y meurent !
    Les chiffres sont effarants !

    La lucidité devra-t-elle passer obligatoirement par les sentiments révoltants qui envahissent leurs proches ? Ironiquement, ce grand poète national ne disait-il pas aussi, il y a de cela plus d'un demi-siècle : " Vous n'êtes pas tannés de mourir, bande de caves ! "

    Notre lucidité individuelle et aussi collective passe aussi en votant tous les jours. Rappelons-nous que chaque achat est un vote. Attendre des solutions de nos élus ? Peut-être. Choisir au quotidien et nous engager même juste un petit peu, c'est mieux !