Les péquistes désavouent les propos de Bouchard

Pauline Marois
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Pauline Marois

Québec — Lucien Bouchard est entré dans le club des «belles-mères», a soutenu Pauline Marois hier. «Le fait qu'il sorte à ce moment-ci pour critiquer certaines de nos actions, j'imagine que ça doit le ranger dans ce clan» des anciens dirigeants qui n'hésitent pas à critiquer les chefs en place, quitte à mettre leur parti dans l'embarras.

Lucien Bouchard, qui détestait être critiqué par son prédécesseur Jacques Parizeau lorsqu'il était chef, a été vilipendé hier par nombre de péquistes pour les propos qu'il a tenus mardi soir lors d'un débat tenu à Québec pour souligner le 100e anniversaire du Devoir. À cette occasion, il a dit que le PQ risquait de devenir une «niche de radicalisme» peu encline à accueillir les immigrants. Un parti en rupture avec les idées «humaniste» et généreuse de son fondateur, René Lévesque.

Accueillir n'est pas renoncer à soi-même

Mme Marois a répondu que le Parti québécois était au contraire un «parti de tolérance, d'accueil et d'ouverture» dont «René Lévesque serait assez fier». À ses yeux, dans le passé, cette formation a toujours manifesté son sens de l'accueil et «on continue de le manifester». Parmi les députés du PQ, a-t-elle souligné, il y a des gens de «différentes origines». «Nous avons été le parti qui a appuyé les politiques d'immigration du Québec, mais ça ne veut pas dire qu'accueillir l'autre, c'est renoncer à soi-même», a-t-elle noté.

Nouvellement responsable du dossier de l'immigration au PQ, Louise Beaudoin a laissé entendre que son ancien chef était déconnecté: «Nous, nous sommes en phase avec le peuple québécois dans sa grande majorité sur ces questions», a-t-elle déclaré. Elle a ensuite souligné que plusieurs nouveaux arrivants «ont fui les intégrismes de toutes sortes et sont très heureux d'arriver dans une société qui se dit laïque». Au sujet du fondateur PQ, elle a eu ces mots: «J'ai bien connu, moi aussi, René Lévesque et je pense que 22 ans après sa mort, il n'y a personne qui peut dire — avec tout ce qui passe dans notre société — aujourd'hui, ce que dirait, ce que penserait René Lévesque.»


Parizeau muet, Landry atterré

Joint à Montréal, l'ancien chef Jacques Parizeau a refusé de commenter la sortie de son successeur à la direction du Parti québécois. «Je ne fais pas de commentaires de chez moi. Je m'en tiens à cette ligne de conduite depuis un certain temps.»

Autre ancien premier ministre péquiste, Bernard Landry a dit avoir été «atterré» par les propos de Lucien Bouchard. «Je trouve ça horrible que Lucien ait dit de telles choses.» Selon Bernard Landry, c'est «l'amour fraternel» qui a motivé la sortie de Lucien Bouchard, hier. Son frère Gérard a été l'objet de bien des critiques, notamment du PQ, à la suite de la parution du rapport Bouchard-Taylor. Lucien a «épousé les vues de son frère, qui préconise l'interculturalisme alors qu'un des experts de sa commission, Daniel Weinstock, a dit que c'était la même chose que le multiculturalisme, sauf la langue!» Du reste, M. Landry s'élève contre l'expression «belle-mère», qu'il juge sexiste: «On a la liberté d'expression comme ancien chef de gouvernement. [...] Je n'ai jamais entendu ça au sujet de Michel Rocard [...] de Jean-Pierre Raffarin, de Tony Blair ou de Jimmy Carter.»

Rappel à l'ordre

La sortie de Lucien Bouchard a du reste ravi le premier ministre Jean Charest, qui s'est référé à de multiples reprises hier matin aux propos de son ex-collègue conservateur. À ses yeux, la sortie de Lucien Bouchard est un «rappel à l'ordre» dirigé vers Mme Marois qui, en politique, a choisi de faire «appel au dénominateur commun le plus bas». M. Charest a lancé: «Son ancien chef [...] lui rappelle que ce n'est pas une bonne idée d'essayer de succéder au radicalisme de l'ADQ dans ces questions et de faire de la démagogie sur une question aussi importante», a-t-il dit.

Moqueur, le premier ministre a demandé à sa vis-à-vis si elle comptait «présenter ses excuses pour s'être inspirée d'Elvis Gratton — grande inspiration intellectuelle de la chef de l'opposition officielle — en faisant référence à son frère, Gérard Bouchard». Mardi soir, Lucien Bouchard s'était plaint que la chef péquiste ait dépeint l'historien et sociologue comme tel. Le bureau de madame Marois a fait savoir, transcriptions à l'appui, qu'elle n'avait jamais fait de comparaison entre Gérard Bouchard et Elvis Gratton. En fait, en mai 2008, un journaliste avait demandé à Mme Marois si l'expression «Québécois d'ascendance canadienne-française», privilégiée par la commission Bouchard-Taylor, lui faisait penser au fameux personnage conçu par Pierre Falardeau. Elle avait alors répondu: «Encore un peu et on se rappellerait Elvis Gratton.»

Pluralisme contre «virage identitaire»

Conseiller de Pauline Marois, penseur du retour au «nous», le sociologue Jacques Beauchemin a vu dans la sortie de Lucien Bouchard une attaque contre le «virage identitaire» du PQ et une «prise de position presque directe» pour le manifeste Pour un Québec pluraliste.

Publié il y a deux semaines par un groupe d'intellectuels — dont plusieurs anciens experts de la commission Bouchard-Taylor —, ce manifeste opposait le pluralisme à deux autres courants: la laïcité stricte et le «nationalisme conservateur». Un de ses rédacteurs, le philosophe Jocelyn Maclure, croit que Lucien Bouchard avait ces préoccupations en tête depuis «le rapport Bouchard-Taylor, le traitement qui a été réservé à son frère et les positions du PQ qui se rapprochent parfois de [celles de] l'ADQ». «J'ai l'impression que le manifeste, et le débat qui a suivi, ç'a été un peu pour lui l'occasion d'exprimer ces préoccupations-là», a-t-il commenté.

M. Beauchemin croit qu'un certain pluralisme a tendance à négliger l'identité, la culture, l'histoire et la mémoire, ce qui fera perdre les «raisons fortes, selon l'expression de Fernand Dumont, de faire la souveraineté du Québec». Il constate qu'il y a beaucoup de souverainistes parmi les signataires du manifeste et qu'il est possible «d'articuler l'histoire, la mémoire, la culture» et le souci du pluralisme. «Malheureusement, des sorties comme celle de M. Bouchard polarisent les positions», a-t-il dit.

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26 commentaires
  • Bernard Gervais - Inscrit 18 février 2010 01 h 22

    Ne pas se laisser impressionner par les frères Bouchard !

    Même si je ne suis pas toujours d'accord avec ses positions, Madame Marois a bien fait de ne pas se laisser intimider par Lucien Bouchard et, indirectement, par son frère Gérard (lequel aurait été choqué d'avoir été qualifié d'Elvis Gratton !), ces 2 hommes à l'ego un peu trop gros et qui ont la fâcheuse manie de donner des leçons de morale au « bon peuple » !

    L'ancien premier ministre reproche à son parti (le PQ) son manque d'ouverture (?) envers les demandes des immigrants, notamment concernant les accommodements raisonnables.

    Franchement, est-ce faire preuve d'intolérance de vouloir, comme Mme Marois, être en faveur de la laïcité de l'État et, au nom de l'égalité entre les hommes et les femmes, de s'opposer, par exemple, au port de la burqa ?

    Par ailleurs, si M. Bouchard, qui est un lucide, se dit si préoccupé par l'état actuel des finances du gouvernement gouvernement, pourquoi ne dénonce-t-il pas plutôt l'administration Charest pour les nombreux cas de gaspillage de fonds publics dont elle est responsable ?

  • michel lebel - Inscrit 18 février 2010 05 h 00

    Contradiction et retour au Canadien!

    Contradiction ou divergence chez la gente péquiste: votre texte, M.Robitaille, relate que Pauline Marois pense que René Levesque serait "assez fier" du PQ pour ce qui concerne l'ouverture aux immigrants. Un paragraphe plus loin, Louse Beaudoin affirme que personne ne peut dire ce que penserait ajourd'hui le même René Levesque sur cette question. Diable! Je suis sûr que ce dernier doit se marrer là-haut de ces différentes exégèses de sa pensée! Il y a bien de quoi! Ne nous affolons cependant pas, le calme va bientot revenir et les succès ou insuccès du club Canadien redeviendra le sujet de l'heure et ceci même pour les péquistes!

  • helene poisson - Inscrite 18 février 2010 05 h 08

    ''Que l'on continue...''

    Grand lecteur devant l'Éternel, l'Honorable Lucien Bouchard doit être le premier déçu de tout le tam-tam médiatique réducteur dérivant d'une simple ''apparition'' médiatique à l'occasion des festivités entourant le centenaire du Devoir. Quoique? La question qui tue: ira-t-il à ''Tout le monde en parle'' ?

    Il serait d'intérêt public que M. Bouchard trempe un peu sa plume dans l'encrier de ses convictions pour mieux formaliser son message qu'à travers un éphémère ''clip'' récupéré encore plus rapidement par tout un chacun, au gré des petits intérêts immédiats et quotidiens. (ex: M. Charest).

    Pourquoi M. Bouchard ne ferait-il donc pas comme Jacques Parizeau avec son récent et solide ouvrage sur la souveraineté du Québec hier, aujourd'hui et demain ? Comment ? En s'adressant lui-même par écrit aux ''Gens de mon pays'':

    ''Les gens de mon pays
    Ce sont gens de paroles
    Et gens de causerie
    Qui parlent pour s'entendre
    Et parlent pour parler
    Il faut les écouter
    C'est parfois vérité
    Et c'est parfois mensonge

    (...)
    Je vous entends cogner
    Comme mer en falaise
    Je vous entends passer
    Comme glace en débâcle
    Je vous entends demain
    Parler de liberté''

    (extraits)
    LES GENS DE MON PAYS
    paroles et musique: Gilles Vigneault

  • Henry Fleury - Inscrit 18 février 2010 05 h 52

    Sans titre

    Le terme de belle-mère sied assez bien à M. Bouchard. La mienne était un peu comme ça, colérique, emportée, cherchant toujours à épatée la galerie. À relire donc l'excellent texte de Louise Beaudoin et Jacques Beauchemin dans la section Idées du Devoir de samedi dernier.

  • Manon Theriault - Inscrite 18 février 2010 07 h 18

    C'est de la vengeance

    Il venge son frère. C'est tout.

    Mme Marois n'avait pas tout à fait tort de traiter Gérard Bouchard d'Elvis Graton. Si on pense qu'Elvis Graton avait une réplique : "Les amaricains, ils l'ont l'affaire...", Gérard Bouchard en était venu à la conclusion, pour ainsi dire, que : les immigrants, ils l'ont l'affaire...