100 ans de vie politique au Québec

Pour souligner le centenaire du Devoir, l'Assemblée nationale rendra hommage à ses artisans mercredi et sa Bibliothèque inaugurera l'exposition «Le Devoir: témoin de la vie politique québécoise». Un siècle qui sera l'objet de discussions mardi, à Québec, lors de la première de quatre conférences organisées par l'Institut du Nouveau Monde qui réunira direction du Devoir et panélistes de renom, dont l'ancien premier ministre Lucien Bouchard. Un siècle dont nos journalistes tracent par ailleurs les grandes lignes dans le cahier Le Québec se construit, que nous vous offrons aujourd'hui. Un siècle qui a vu véritablement apparaître un État du Québec comme le rappelle d'entrée de jeu notre ancien correspondant politique et éditorialiste Gilles Lesage.

Il y a moins de cinquante ans, l'État du Québec en devenir, pour reprendre le titre d'un essai de 1980, faisait l'objet d'ironie, voire de railleries. Surtout de la part de journalistes, évidemment, ces as de l'exagération.

Ainsi, Yves Michaud, avant d'être l'ami privilégié de René Lévesque et le Robin des banques, s'exclamait: «Il n'y a pas de secrets d'État au Québec: d'abord, il n'y a pas d'État, et il ne saurait donc y avoir de secrets...»

Ainsi, aussi, Gilles Loiselle, alors reporter de Radio-Canada à Québec, qui tentait d'obtenir des détails sur deux affaires importantes et qui se faisait répondre: «Si tu savais le lourd contenu de ces dossiers, tu n'en parlerais pas à la légère comme tu le fais.» Devenu serviteur de ce demi-État, il n'eut rien de plus urgent que de consulter les fameux documents en question. Surprise: ils ne contenaient que les minces éléments qu'il avait glanés et évoqués au téléjournal de la SRC...

Rôle supplétif

Jusqu'au milieu du siècle dernier, le gouvernement du Québec ne jouait en fait qu'un rôle supplétif, s'inscrivant dans le cadre dominant du libéralisme économique. Le gouvernement s'en remet d'abord et avant tout à l'initiative privée, relatent les historiens Paul-André Linteau, René Durocher et Jean-Claude Robert, dans leur Histoire du Québec contemporain — 1867-1929 (Boréal). Les grandes décisions sont prises par le capital privé qui oriente l'économie et, en quelque sorte, la planifie. Les politiques (ferroviaires, agricoles, forestières, minières) sont conçues pour soutenir et encadrer l'initiative privée, non pour la diriger.

La politique sociale est, quant à elle, à peu près inexistante. Les interventions sont timides, même quant à la promotion de l'hygiène publique et à la législation sur le travail en usine. Quant au reste, l'État laisse l'initiative à la charité privée (surtout le clergé et les communautés religieuses), se contentant de subventionner ici et là. Par contre, l'État est plus visible dans l'administration de la justice.

Bourassa... progressiste

Au début du vingtième siècle, l'intervention étatique commence à se transformer, en raison de l'industrialisation et de l'urbanisation. Jusqu'à la grande crise des années 1930, le gouvernement joue bien timidement le rôle de protecteur de l'ensemble des citoyens face aux pouvoirs considérables des trusts, notamment en matière d'électricité, de mines et de forêts. Sauf exceptions (vente des alcools, assistance publique pour les indigents, accidents du travail), l'État ne se transforme pas en entrepreneur. Son action continue d'appuyer l'initiative privée, tout en la réglementant quelque peu.

Bref, le libéralisme est triomphant, porté par la bourgeoisie, les hommes d'affaires, les dirigeants politiques et la presse à grand tirage. Optimiste, le libéralisme valorise le développement économique et le progrès individuel qui, ensemble, assurent l'essor collectif. De l'autre côté, l'idéologie clérico-nationaliste a une vision pessimiste des transformations économiques, leur attribuant des effets négatifs sur la société; elle propose une stratégie de repli, axée sur la conservation des valeurs et des structures traditionnelles.

Pour le bien collectif

Il y a quand même des nuances. Ainsi, député de Saint-Hyacinthe à Québec de 1908 à 1912, Henri Bourassa propose des mesures progressistes, dont certaines ne feront recette que cinquante ans plus tard. En 1909, Bourassa intervient en faveur de l'intérêt public en matière économique. Que les pouvoirs soient accordés au gouvernement, non à des particuliers, afin que les ressources naturelles soient exploitées pour le bien collectif, réclame le tribun. Qu'on remette à la collectivité ce qui a été trop généreusement accordé aux particuliers, afin que l'État protège davantage les intérêts du pays. Bourassa propose l'expropriation de tous les pouvoirs d'eau par l'État et la réserve du droit d'expropriation aux municipalités, pour fins d'éclairage et autres.

Autre innovation de Bourassa: l'abolition des clubs privés de chasse et de pêche, qui se fera finalement à la fin des années 1970!

Plus encore, le fondateur du Devoir propose la nationalisation des entreprises de téléphone, comme on le fait déjà en Europe et même dans l'Ouest du Canada. Toujours, il insiste pour que l'État légifère, surveille et contrôle en faveur de l'intérêt public, et non privé. Il en a aussi contre les lois d'exception, les lois privées qui font exception aux lois générales.

L'effet de la crise

Plusieurs de ces projets nationalistes restent dans le décor politique tout au long des décennies suivantes. Ils reprennent de la vigueur, avec des relents de coopératisme et même de corporatisme, à la faveur de la grande crise; ils forment la base du programme de l'Action libérale nationale (ALN) en 1935. Flouée par Duplessis l'année suivante, l'ALN renaîtra de ses cendres en 1942, lors de la crise de la conscription, elle-même donnant naissance au Bloc populaire canadien, dirigé à Ottawa par Maxime Raymond et à Québec par André Laurendeau.

Ce dernier, avec le chanoine Groulx («Notre État français, nous l'aurons», clame-t-il à Québec en 1937), est l'un des rares hommes publics à évoquer ouvertement l'État du Québec dans les pages de L'Action nationale, qu'il tient à bout de bras durant la Seconde Guerre mondiale.

Par la suite, durant quinze ans, le conservatisme rétrograde de Duplessis a fait subir au Québec des retards considérables. Mais le programme nationaliste a retrouvé toute sa vigueur avec Georges-Émile Lapalme et Jean Lesage en 1960, dans ce qu'il convient d'appeler la Renaissance ou la Reconquête tranquille, plutôt que la mythique Révolution tranquille.

Du sur-place?

Qu'en est-il depuis lors? L'État du Québec en devenir, diagnostiqué en 1980 par deux politologues de Québec, le regretté Gérard Bergeron et le professeur Réjean Pelletier, l'est tout autant trente ans plus tard, en dépit des progrès immenses accomplis depuis trois décennies.

Du sur-place de 1980 à 2010? Il semble bien que oui, hélas!

. Par une croissance, peut-être davantage improvisée que trop accélérée, l'État québécois est devenu créateur de crises spécifiques, qui semblent déplacer les problèmes sociaux plutôt que de les résoudre un à un.

. Même si le développement social avait correspondu de façon plus équilibrée à cette croissance étatique, l'émergence de toujours nouvelles aspirations et le gonflement des anciennes se trouvent à rehausser les indices de satisfaction non atteints.

. Il y a eu des changements d'ordre quantitatif (masse fiscale ou salariale de la fonction publique, augmentation générale des finances publiques, croissance peut-être hypertrophiée du personnel et des services administratifs) qui ont incité à conclure trop tôt à des changements structurels d'ordre qualitatif.

. Avoir fait la fonction publique et sa syndicalisation, en même temps et en un court temps, était peut-être une tâche trop lourde pour la capacité systémique d'un État très insuffisamment développé en 1960 et toujours handicapé, comme facteur second, par une situation constitutionnelle de «demi-État».

. L'État fédéral est un État fragmenté, ce qui comporte pour tous des limites objectives de système, quelles que soient les politiques mises en oeuvre ou les dispositions subjectives de ceux qui ont à trancher à l'un ou l'autre niveau de décision.

. Les politiques de la Révolution tranquille ou celles qui, dans la suite, peuvent lui être assimilées ont, au moins en apparence, probablement autant accentué l'hétérogénéité sociale que produit des résultats de démocratisation et de plus grande égalité.

. En sa plus profonde dimension, la «crise québécoise» en est peut-être davantage une d'identification collective que de participation ou de distribution — d'où son évolution en crise de légitimation politique mettant en cause le principe de légitimité de l'ensemble du système fédératif canadien.

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Collaborateur spécial du Devoir
5 commentaires
  • ysengrimus - Inscrit 13 février 2010 06 h 19

    Ah... notre civilisation québécoise

    Oh, bon an mal an, elle survivra, notre civilisation québécoise

    http://ysengrimus.wordpress.com/2008/05/02/sur-not

    Elle poursuivra sa succession de syncrétismes. On n’efface pas une culture douloureuse par du battage légaliste ou des coupures budgétaires…
    Paul Laurendeau

  • Carole Dionne - Inscrite 13 février 2010 11 h 17

    100 ans?

    On doit être OBLIGÉ d'oublié les années Charest. Ça ce n'est pas de la politique. C'est de la dictature. Quand on est dictateur, ce n'est tout à fait le régime politique que l'on doit fêter.


    VIVE JOHN CHAREST

    VIVE LES DEUX MAINS SUR LE VOLANT

    VIVE LES ÉDUCOLORÉS QUI ONT OSÉ VOTER POUR LUI.


    Les libéraux de fond, je les comprends, il mettrais un singe pis ils voterais POUR.


    Mais les autres qui votent libéral, péquiste, adéquiste, SHAME ON YOU

  • Andre Vallee - Abonné 13 février 2010 13 h 58

    Vice Le Devoir

    Je me réfère au Devoir depuis près de 60 ans afin de faire une lecture objective de la politique au Québec, au Canada et dans le monde. Seul journal vraiment indépendant et avec des éditorialiste de qualité. Je ne peux oublier les coups de hache de Gérard Filion et les ciselures de André Laurendeau, pour ne nommer qu'eux. Et essayez de garder Michel David longtemps. Et combien d'autres, permanents et occasionnels.

  • Pierre-S Lefebvre - Inscrit 14 février 2010 07 h 39

    Et si Le Devoir n`existait pas!

    Faudrait-il se satisfaire dee platitudes des Pratte, Gagnon et Dubuc? De grace un peu de respect pour la nation. Merci au Devoir pour maintenir la pensée positive, au sein de notre société québécoise, sous la menace des multiculturalistes destructeurs sournois.

  • minoyen - Inscrit 14 février 2010 12 h 25

    manif

    Allons tous à la manif le 20 mars (chacun manifestera pour ses convictions) sauvons se qui reste au québec car bientôt tu vas disparaître toi mon ami du devoiret ton humble lecteur, j'espère que tu sera avec nous le jour du réveille mais on sera faible peureux d'être une nation qui se cache qui a toujours peur ,réveille le ca presse car les pratte dubuc gagnon sont la pour aider la vipère qui va mordre encore son peuple.Les 2 faces a charest le mensonge hypocrésie.