L'éternelle question constitutionnelle - «Jeter dans notre vie la joie, l'enivrement d'une fête de l'indépendance»

Depuis une quinzaine d'années, l'accalmie constitutionnelle nous a presque fait oublier la prégnance, pendant tout le XXe siècle, des questions constitutionnelles au Canada, au Québec et... dans les pages du Devoir.

Québec — Depuis 2003, lorsqu'une question constitutionnelle est soulevée, la formule consacrée — et forgée par l'ex-ministre libéral Benoît Pelletier — est que «le fruit n'est pas mûr» pour quelque discussion. Après le référendum de 1995, le chef adéquiste Mario Dumont, qui avait fait campagne pour le Oui, avait réclamé un «moratoire» de 10 ans sur ces questions. Mais l'exclusive ne fut aucunement respectée dans les pages du Devoir.

Discuter de la loi fondamentale de la fédération canadienne amène nécessairement à traiter de la question existentielle du «statut» du Québec, et ce sont là certains des thèmes qui ont le plus occupé Le Devoir depuis sa fondation.

L'intérêt pour ces questions se vérifie très facilement dans le bureau du Devoir à Québec, dans l'édifice André-Laurendeau où loge la Tribune de la presse: des caisses s'empilent depuis des années. «Constitution 1967-1981», «Constitution Meech-Charlottetown», etc. Des tiroirs entiers débordent de dossiers de presse sur le sujet, abordant la chose sous tous les angles possibles et imaginables.

Dès 1910

D'ailleurs, dès l'année de fondation, une des premières publications de l'Imprimerie populaire portait sur un sujet à teneur constitutionnelle: «Le Projet de loi navale: sa nature, ses conséquences», transcription d'un discours prononcé par Henri Bourassa au Monument national le 20 janvier 1910. Le fondateur du Devoir, anti-impérialiste déterminé qui plaide pour l'autonomie du Canada, s'oppose à l'adoption par Ottawa d'une loi navale qui entraînerait la mise sur pied d'une marine locale. La création de cette dernière, soutient le directeur du Devoir, se fait exclusivement pour satisfaire des impératifs impériaux et démontre que le «Dominion» est inféodé à l'Empire britannique.

En 1913, dans un éditorial, Bourassa contraste l'impérialisme et le nationalisme: «Pour les impérialistes, la patrie, c'est l'Empire; le patriotisme, c'est l'amour de l'Empire; le devoir national, c'est la conservation et la défense de l'Empire. Pour les nationalistes, la patrie, c'est le Canada; le patriotisme, c'est l'amour du Canada; le devoir national, c'est l'unité et la défense de la Confédération canadienne.»

Malgré les oppositions, en 1917, le Canada — qui avait été entraîné automatiquement dans la Première Guerre mondiale — voit le premier ministre Borden plaider pour la conscription. Henri Bourassa reste silencieux quelques jours, puis, dans un éditorial, étaie son opposition de rappels historiques: «Le germe de la conscription était contenu dans l'expédition "volontaire" d'Afrique; le régime des Conférences impériales l'a fait éclore; la loi navale de 1910 l'a fait grandir; le projet de contribution d'urgence en 1913 l'a fortifié; la participation du Canada à la guerre actuelle, décrétée au nom de la solidarité impériale des pays britanniques, l'a fait éclater dans toute sa mortelle frondaison. À chacune de ces étapes, nous avons lancé le cri de détresse et d'avertissement.»

Indépendance honteuse

Bien que victorieux, l'Empire britannique se trouve ébranlé dans l'après-guerre. Les conférences impériales se succèdent et l'empire se défait graduellement. En 1931, le Statut de Westminster édicte que «le parlement d'un Dominion a plein pouvoir pour édicter des lois ayant une portée extraterritoriale». Il stipule aussi qu'aucune loi «que le parlement d'un Dominion édictera [...] ne sera nulle ou inopérante à raison de son incompatibilité, soit avec le droit anglais, soit avec les dispositions d'une loi [...] du Royaume-Uni».

Huit ans plus tard, en 1938, Le Devoir, estimant que cette accession à l'indépendance du Canada avait été pratiquement passée sous silence, voire oubliée, publie une série de cinq articles de Léopold Richer. Ce dernier soutient que 1931 est «l'événement capital du siècle» pour le Canada. Il déplore que ce traité accordant une personnalité internationale à la fédération a été à peu près ignoré depuis 1931, surtout au Canada anglais. Richer cite l'abbé Groulx: «Consciemment ou non, le Statut de Westminster a été traité jusqu'ici comme un traité secret, honteux.» Groulx réclamait même, selon ce que rapporte Richer, que l'État fête l'anniversaire du Statut de Westminster davantage que celui de la Confédération, afin de «jeter dans notre vie la joie, l'enivrement d'une fête de l'indépendance». Les cinq articles sont réunis par l'Imprimerie populaire dans un recueil intitulé Le Statut de Westminster et mis en vente en 1939.

Au moment de la Seconde Guerre mondiale, Le Devoir reprend sa dénonciation de l'engagement du Canada, «il dénonce l'allégeance du gouvernement King à l'impérialisme britannique et l'attachement traditionnel des Canadiens anglais à l'égard de leur mère patrie», comme le rapporte une chercheuse, Mireille Ferland.

Dans l'après-guerre, Le Devoir continue de se préoccuper de l'autonomie, mais sera amené à mettre de plus en plus l'accent sur une autre autonomie: celle du Québec, comme État, dans la fédération. En éditorial, il fait remarquer que «les problèmes posés par la guerre et par la démobilisation inciteront les fédéralistes à centraliser davantage les pouvoirs législatifs et exécutifs à Ottawa». En 1944, Le Devoir salue en ces termes le retour de l'Union nationale au pouvoir: «M. Duplessis a fait de l'autonomie de la province son principal cheval de bataille. C'est l'un des points sur lesquels il faudra l'appuyer à fond.»

La Commission royale d'enquête sur les problèmes constitutionnels (Tremblay), qui entreprend ses travaux en 1953, fournira des arguments au journal, alors dirigé par Gérard Filion. Le Devoir réclame l'autonomie fiscale et appuie Maurice Duplessis lorsque ce dernier instaure un impôt provincial sur le revenu. Il y voit une «étape importante dans la reconquête de l'autonomie de la province».

Révolution tranquille

Dans les années 60, avec la Révolution tranquille, les questions constitutionnelles grimpent dans l'ordre du jour. Une de ses figures de proue, André Laurendeau, en est passionné et sera même appelé à codiriger une commission d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme. Le Devoir appuie la doctrine Gérin-Lajoie en ces termes: «Dans les domaines qui relèvent de leur juridiction, les provinces devraient pouvoir librement entretenir des relations et se manifester sur le plan international.»

Claude Ryan, qui devient directeur en 1964, s'investira dans une réflexion profonde sur le sujet. L'historienne Lucia Ferretti résume bien cette époque: «Ni indépendantisme comme le Rassemblement pour l'indépendance nationale, puis le Parti québécois première mouture, ni centralisme comme le gouvernement fédéral de Pierre Elliott Trudeau, Le Devoir des années soixante soutient les gouvernements de Lesage, Johnson puis Bertrand dans leur revendication d'un statut particulier pour le Québec. Un statut fondé sur un nouveau partage des juridictions propre à assurer non plus seulement la survie mais le développement de la collectivité francophone. Ottawa s'attache pendant ce temps surtout à obtenir le rapatriement de la Constitution et une formule d'amendement dispensant du recours à Londres. Tout cela mène entre autres à la Conférence de Victoria, en juin 1971, et aux quatre éditoriaux de Claude Ryan sur le sujet.» L'opposition du Devoir influera sur la position de Robert Bourassa, qui rejette la formule de Victoria. «On redécouvre dans ces grands moments combien est intense la réalité d'une conscience nationale distincte au Québec: aucun pouvoir extérieur n'y pourra jamais rien», se réjouit Claude Ryan le 25 juin 1971.

En 1976, Ryan en surprend beaucoup en conseillant à ses lecteurs de voter pour le Parti québécois. Ni lui ni le journal ne sont devenus souverainistes pour autant. «Élire un gouvernement libéral, ce serait réaffirmer l'adhésion des Québécois au fédéralisme, mais ce serait aussi enliser le Québec dans la stagnation politique et dans des jeux mesquins d'équilibrisme qui sont aux antipodes de la vraie politique», écrit Claude Ryan. Par la suite, il mènera un combat contre l'adoption de la loi 101. En 1978, il fait le saut en politique et devient chef du PLQ. Deux ans plus tard, soit cinq mois avant le référendum du 20 mai 1980, il propose une vision «ni, ni» dans son Livre beige: ni souveraineté, ni fédéralisme à la Trudeau. Au Devoir, le premier référendum divise jusque la page éditoriale.

Par la suite, le gouvernement met en branle l'opération du rapatriement de la Constitution, qui conclura brutalement un cycle de discussions constitutionnelles entamé dans les années 30. Le Devoir, par la voix de son nouveau directeur, Jean-Louis Roy, s'oppose aux visées du fédéral. Le 4 décembre 1981 (un mois après ladite «nuit des longs couteaux»), le titre de l'éditorial de Roy est: «Construire le Canada sans le Québec». Il y dénonce «la réduction des droits du Québec, une formule d'amendement radicalement

inacceptable, une consécration du pouvoir d'initiative quasi absolu du gouvernement fédéral dans le domaine constitutionnel».

Après 1982, c'est la fin de l'ère Trudeau-Lévesque. Le Devoir se réjouira des projets évoqués par le nouvel axe Mulroney-Bourassa en vue de corriger l'affront de 1982. Le Devoir appuiera le Parti libéral du Québec aux élections de 1985 et de 1989. Entre-temps, en 1987, l'Accord du lac Meech est signé, mais non ratifié. Une nouvelle directrice, Lise Bissonnette, arrive en poste quelques jours avant la «mort» de l'Accord du lac Meech. La crise constitutionnelle et l'évolution de la position du Devoir vers la souveraineté créent des remous dans l'équipe éditoriale. En septembre 1990, disant refuser le primat du «néonationalisme québécois», Jean-Claude Leclerc démissionne et quitte le journal. Puis c'est la commission Bélanger-Campeau, le flirt du PLQ avec la souveraineté. Le rapport Allaire, si peu libéral, Lise Bissonnette l'analyse ainsi: «Partir et rester, tout avoir et tout être, on reconnaît bien là le vieux rêve et le vieux dilemme québécois.» Son éditorial monosyllabique — «NON» — de juillet 1992, en réponse à un accord constitutionnel préparant celui de Charlottetown, fera date. Il fut suivi par plusieurs éditoriaux touffus sur différentes dimensions de l'accord. En 1995, Le Devoir est le seul journal au Canada à opter pour le Oui.

Depuis, la question constitutionnelle est en dormance au pays. Certes, elle affleure dans plusieurs questions d'actualité et il y a tout de même eu une modification constitutionnelle en 1997 pour la déconfessionnalisation des commissions scolaires.

Si l'indépendance du Canada par rapport à l'Empire britannique, que réclamait Henri Bourassa il y a 100 ans, est presque totalement acquise (il reste la Couronne), le statut du Québec au sein du Canada, lui, semble toujours problématique.
6 commentaires
  • michel lebel - Inscrit 13 février 2010 07 h 06

    Le pourquoi?

    Je n'arrive pas à comprendre le pourquoi de cet article. Du déjà vu, sujet à diverses interprétations. Mais enfin...

  • Sanzalure - Inscrit 13 février 2010 09 h 13

    Pourquoi n'enseigne-t-on plus l'histoire ?

    Les personnes qui connaissent l'histoire ne doivent jamais arrêter de la transmettre. Pourquoi Monsieur Lebel, si vous savez déjà toutes ces choses, tenez-vous à ce que les autres les ignorent ? Du «déjà vu» pour qui au juste ? Prenez 100 personnes au hasard dans la rue et je suis persuadé que la majorité ne sauront pas grand chose des événements dont Antoine Robitaille nous parle.

    Quel intérêt pédagogique visait-on en coupant les cours d'histoire à l'école ? Quel objectif de communication visez-vous en voulant empêcher ceux qui se souviennent de nous parler de ce dont ils se rappellent ?

  • Nadine Davignon - Abonnée 13 février 2010 12 h 16

    Je ne me souvenais pas...

    Merci à M. Robitaille. J'ai appris des choses à la lecture de votre article.

    Les virevoltes de la position éditoriale du Devoir quant à la question constitutionnelle m'ont un peu étonné, mais je comprends qu'on a cherché d'abord à se positionner de manière réfléchie et subtile sur une question des plus complexes. Le caractère fluctuant des convictions à la page éditoriale aura été à l'image de celles de l'électorat québécois.

    Merci de continuer à animer la discussion quant à la loi fondamentale du pays. Grâce à vous ce matin, un tant peu plus, je me souviens.

  • Léonard Sauvageau - Inscrit 13 février 2010 13 h 31

    Empire Canada vs indécision

    Est-ce que l'apologie de l'indécision peut vraiment mener un peuple à son bonheur ?

  • michel lebel - Inscrit 13 février 2010 15 h 47

    Non à l'ignorance!

    @sanzalure,

    Loin de moi de vouloir que les gens restent dans l'ignorance. N'ayant pas encore accès à la version papier du Devoir au moment de mon bref commentaire, j'ignorais que le texte de ce journaliste faisait partie d'un cahier spécial. Ce qui change totalement la perspective et je ne publierais pas le même commentaire. Ceci étant dit, je ne partage pas l'alignement politique du journaliste, lequel se traduit ici et là dans son texte. Ce qui me permet de conclure que l'histoire n'est jamais neutre ou univoque. Elle sert toujours un présent qui n'échappe jamais aux débats et luttes politiques. Histoire et vérité vont bien rarement de pair!