Une société «plus juste» - Rien n'est acquis !

Un itinérant dans les rues de Montréal
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Un itinérant dans les rues de Montréal

De pas d'État à trop d'État? La formule a le mérite d'être courte, mais peut-on vraiment résumer aussi sèchement un siècle de programmes sociaux au Québec? À entendre le mot «dégraissage» résonner ces jours-ci sur toutes les tribunes, on pourrait le croire. Mais ce serait nier une foule de mouvements de fond qui nous ont conduits jusqu'au Québec d'aujourd'hui.

Il y a 100 ans, l'histoire sociale du Québec était encore balbutiante. C'était avant tout l'affaire de l'Église ou des municipalités. Aussi bien dire une affaire de mérite et de bonne volonté. Amen. Pour plusieurs, ce non-interventionnisme a perduré jusqu'à la fièvre des années 1960, qui verront naître l'État-providence. Mais, tout comme Rome ne s'est pas bâtie en un jour, ceux-là oublient plusieurs pierres fondamentales qui, posées une à une, ont préparé le terrain à un important changement de paradigme.

Au début du XXe siècle, la question sociale est largement éclipsée par le débat national et la forte expansion que connaît le Québec. La fin de la Première Guerre mondiale voit toutefois poindre une récession. La colère gronde, le chômage monte et les tensions sociales prennent de l'importance. Avec l'urbanisation et l'industrialisation, la pression s'accentue sur le réseau de la charité privée. Malgré les pressions croissantes, Québec rechigne à intervenir.

Le gouvernement Taschereau finit par plier et intervient frileusement en 1921, avec la loi de l'assistance publique. Bien que timide, la loi soulève un tollé. Le fondateur du Devoir, Henri Bourassa, publie une série d'éditoriaux cinglants dans lesquels il dénonce «une formidable menace à la charité libre». Cette conception traditionaliste colorera fortement les décennies suivantes, notamment le gouvernement Duplessis, qui refusera les orientations nouvelles de l'État-providence.

Pendant cette période, l'Église catholique conserve la main haute sur l'éducation, la santé et les services sociaux. Ce qui n'empêche pas quelques interventions ciblées pour soulager les plus démunis et réduire l'insalubrité. On parle toutefois d'interventions très ponctuelles, explique Pascale Dufour, professeure adjointe au Département de science politique de l'Université de Montréal. «L'essentiel dépendait des paroisses et des municipalités. L'itinérance, par exemple, était traitée localement par les municipalités et les services de police. On ouvrait les prisons le soir pour que les gens puissent y trouver refuge et on les retournait à la rue le matin venu.»

Un Québec « plus juste »

Les besoins sont toutefois si grands que Québec n'a d'autre choix que de réagir, ne serait-ce que minimalement. C'est ainsi que, confronté à un taux de mortalité infantile effarant, le gouvernement ouvre en 1911 les premières Gouttes de lait, qui offrent aux mères des conseils sur l'alimentation et l'hygiène des petits, mais surtout du lait de bonne qualité, pasteurisé. En 1926, un réseau d'unités sanitaires est mis sur pied, suivi du ministère de la Santé en 1936. Mais il faudra attendre les années 60 pour que la machine s'emballe vraiment, du programme public d'assurance hospitalisation, en 1961, jusqu'à l'instauration d'un véritable régime de santé universel, en 1970.

Il en va de même pour l'aide à la pauvreté, dont l'État se désintéresse complètement au début du siècle dernier. Si Ottawa instaure la première pension de vieillesse dès 1927, Québec ne lui emboîte le pas qu'en 1936. Pour les travailleurs, les années 1920 voient l'ouverture des premiers bureaux de placement. Mais, pendant la grande crise de 1929, ce qui était considéré comme un problème temporaire et résolument individuel devient aussi une préoccupation sociale. Le gouvernement tente d'abord de soulager le chômage en lançant des travaux publics.

Dès 1932, la solution paraît insuffisante et, «pour la première fois, l'État doit donner de l'aide à des citoyens valides sans exiger de travail en retour», lit-on dans l'ouvrage intitulé Histoire du Québec contemporain (Boréal). Ces premiers secours directs restent toutefois supplétifs par rapport à la charité. En 1935, le premier ministre Bennett fait d'un système d'assurance chômage et d'assurance santé la pièce centrale de son New Deal. Un exercice qui conduit à la loi de l'assurance chômage, en 1940. Au Québec, en 1937, Maurice Duplessis fait adopter la loi des salaires raisonnables, qui deviendra la loi du salaire minimum.

Mais c'est vraiment avec le rapport Marsh, en 1943, que le Canada signe ce que plusieurs historiens reconnaissent comme l'acte de naissance de l'État-providence au Canada. Dans la foulée, le gouvernement québécois élargit sa loi de l'assistance publique. La même année, Adélard Godbout adopte la loi sur la fréquentation scolaire obligatoire. L'arrivée au pouvoir de Duplessis met toutefois un frein à cet élan. À quelques concessions près, parmi lesquelles figure la création, trois ans après Ottawa, d'un programme d'assurance chômage, suivi d'un programme d'allocations familiales, en 1944, qui soulève l'ire des traditionalistes.

C'est véritablement l'élection du gouvernement Lesage qui placera officiellement le Québec à l'enseigne de l'État-providence. Les deux décennies suivantes le portent à sa pleine maturité. «La sollicitude de l'État ne semble plus connaître de bornes», lit-on dans Histoire du Québec contemporain. Pauvreté, chômage, santé, éducation, droits des femmes, environnement, travail, consommation: la Révolution tranquille redessine les contours d'un Québec qui rêve alors d'une société «plus juste».

Vint la « révolution »

En 1961, Jean Lesage lance une commission d'étude sur l'assistance publique, qui recommande un rôle accru de l'État dans le domaine de l'assistance publique. Deux ans plus tard, le premier tome du rapport Parent ouvre la voie à une réforme en profondeur du système scolaire. En 1964, Québec crée un régime des rentes. Un régime québécois d'allocations familiales suit en 1967. La loi sur l'aide sociale entre en vigueur trois ans plus tard. La Charte québécoise des droits de la personne naît en 1975. Le Québec est en ébullition.

«Ce qui est fascinant dans la société québécoise, c'est que l'État social se construit en même temps que l'État national, alors que, dans beaucoup de sociétés, l'État social s'est plutôt construit après l'État national, raconte Pascale Dufour. Du coup, ça donne une couleur particulière aux politiques sociales. Et à l'attachement porté à ces politiques, qui deviennent de vrais marqueurs identitaires. Dans les années 60, être québécois, c'est aussi vivre dans un État social.»

En même temps que s'édifie l'État social, se développe, dans la mouvance de l'éducation populaire et des groupes communautaires, une critique de l'intervention étatique, poursuit la politicologue. «La société civile est restée très dynamique quant à la prise en charge des questions sociales par la communauté. Beaucoup d'innovations sont venues de ces groupes, qu'on pense au mouvement des cliniques et des garderies populaires, qui ont ouvert la voie aux CLSC et aux centres de la petite enfance (CPE), ou encore à toute la mouvance de l'économie sociale.»

Remises en question

La récession de 1981-82 vient toutefois alourdir les charges sociales de l'État, qui déchante. L'héritage social de la Révolution tranquille est remis en question avec la montée du néolibéralisme. «À partir des années 80, on juge que l'État fait trop de choses, que ça coûte trop cher et qu'il faut faire des choix, voire se retirer de certains secteurs», explique Pascale Dufour. Certains vont jusqu'à prétendre que tout s'est arrêté avec le néolibéralisme, ce que réfute la politologue.

Le milieu des années 1990 voit en effet apparaître une nouvelle forme de réinvestissement social. Les termes sont toutefois bien différents de ceux des années 60 et 70, raconte Mme Dufour. «L'accent n'est plus mis sur des assurances sociales collectives, mais sur des investissements ciblés en petite enfance, par exemple, ou encore en prévention chez les femmes enceintes. [...] On ne voit plus cela comme un droit social, mais comme un investissement, qui doit rapporter.» C'est à cette enseigne que logent la création du régime d'assurance médicaments, en 1996, ou encore la loi sur l'équité salariale, l'année suivante.

La recherche de la rentabilité dans les programmes sociaux alimente bien sûr les discours axés sur le dégraissage de l'État qui fleurissent ces jours-ci. N'empêche que, au même moment, plusieurs États font le pari inverse en élargissant leurs interventions. La crise économique aura à cet égard été riche en enseignements, croit Pascale Dufour. «On s'est rendu compte qu'il faut une capacité d'action publique. Autrement, les inégalités s'accroissent et, passé un certain seuil, cela devient ingérable et crée toutes sortes de dysfonctionnements, même sur le plan économique.»

Bien malin celui qui saura prédire ce que l'avenir réserve au Québec sur le plan social. Chose certaine, rien n'est acquis, croit la politologue. «Je pense qu'on peut défaire très rapidement, comme on l'a fait avec le programme des CPE. On n'a pas abandonné le projet, mais on l'a certainement dévoyé. Ce devait être un réseau entièrement public, quasi gratuit. On a été très près de le réaliser, mais on s'est arrêté en chemin pour se rabattre sur un réseau privé en parallèle.»

On peut quand même être sûr d'une chose: les débats seront vraisemblablement vifs, voire houleux. Difficile de faire autrement, tant les programmes sociaux sont tricotés serré avec l'identité nationale des Québécois, fait valoir Pascale Dufour. «L'imbrication de l'État national et de l'État social a été très forte dans le passé. Si forte, en fait, que, lorsqu'on essaie de les désimbriquer, cela suscite encore aujourd'hui beaucoup de réactions.»