De la Ligue nationaliste canadienne à Québec solidaire - Un siècle plus tard, le Parti libéral est toujours au pouvoir

Alors que certains rêvent de la création d'un nouveau parti politique pour réformer en profondeur le modèle québécois, parti qui rallierait autant des François Legault ou Joseph Facal que des ministres libéraux dissidents, un survol des 100 dernières années de vie politique au Québec montre que l'émergence de nouveaux mouvements ou formations politiques a jalonné notre histoire.

Premier constat d'une histoire des partis politiques du Québec: seul a survécu au fil des décennies le Parti libéral, qui a souvent donné naissance à ses nouveaux rivaux après des scissions — des partis politiques qui ont incarné, chacun à sa manière, le nationalisme canadien-français puis québécois. Henri Bourassa donne l'exemple en quelque sorte. En quittant le Parti libéral fédéral en 1899, trois ans après son élection, parce qu'il s'oppose à la participation du Canada à la guerre des Boers, le jeune député va créer un mouvement nationaliste canadien préconisant l'affranchissement du Canada de sa dépendance à l'endroit de l'Empire britannique et la constitution d'un pays indépendant véritablement biculturel.

Ces idées sont reprises par la Ligue nationaliste canadienne, créée en 1903 par de jeunes représentants de l'élite canadienne-française, dont le fougueux journaliste Olivar Asselin. Plus tard, le Bloc populaire s'en inspirera dans les années 40.

Gilles Gallichan, historien de l'Assemblée nationale, rappelle qu'Henri Bourassa soutient que la Ligue nationaliste, qui fait élire à Québec en 1908 et 1912 quelques députés dont le fondateur du Devoir, n'est pas un parti mais bien un mouvement politique.

Influencé par les idées de son grand-père, Louis-Joseph Papineau, Henri Bourassa défend l'indépendance des députés par rapport à la ligne de parti et leur droit à la dissidence. Au XIXe siècle, Papineau s'était vivement opposé à Louis-Hippolyte Lafontaine; il souhaitait que les ministres du gouvernement ne soient pas nécessairement choisis parmi les députés de la majorité, que le parti ne soit pas le gouvernement, à l'exemple du système politique américain. Lafontaine défendait le modèle britannique qui s'est imposé depuis.

De fait, au début du siècle dernier, les premiers ministres libéraux, que ce soit Lomer Gouin ou Louis-Alexandre Taschereau, ne sont pas assurés de l'appui de tous les députés de leur propre parti quand sont votés des projets de loi dont le rejet ne remet pas en cause la survie du gouvernement, indique Gilles Gallichan. Le petit peu d'indépendance que le simple député se réservait est aujourd'hui chose du passé, effacé par Maurice Duplessis, signale l'historien. «En chambre, le député a l'impression d'être une machine à voter. C'est un vice de notre système», estime-t-il.

Les partis générationnels

En 1935, au coeur de la Grande Dépression, le Parti libéral, alors dirigé par Louis-Alexandre Taschereau, vit sa dernière année au pouvoir. Des députés libéraux se mutinent et crée l'Alliance libérale nationale (ALN). Ce parti oppose au gouvernement Taschereau, corrompu jusqu'à la moelle et incapable de résoudre les problèmes engendrés par la crise économique, un ambitieux programme de réforme inspiré par l'École sociale populaire, un mouvement animé par les jésuites. Ce programme, qui préconise notamment la nationalisation de l'électricité et une réforme du système d'éducation, a des accents de modernité qui laissent présager la Révolution tranquille.

«Quand il y a un réalignement politique, il y a un brassage qui favorise l'émergence de partis générationnels», avance le politologue Vincent Lemieux. C'est arrivé dans les années 30, mais aussi dans les années 70 avec l'ascension du Parti québécois.

En 1935, l'ALN fait élire 26 députés, mais les libéraux restent au pouvoir avec une mince majorité. Accablé par les scandales, Taschereau démissionne pour être remplacé par Adélard Godbout, qui déclenche des élections. La relève que forme l'ALN s'allie aux conservateurs dirigés par Maurice Duplessis pour former l'Union nationale, qui remporte les élections.

Mais cette alliance des réformistes de l'ALN et de Maurice Duplessis est contre nature, souligne Gilles Gallichan. Duplessis a tôt fait de se débarrasser des têtes fortes de l'ALN, de s'imposer comme le chef incontestable et de mette en oeuvre sa vision conservatrice. La montée de l'Union nationale scelle la disparition du Parti conservateur sur la scène provinciale.

La génération qui a fondé l'ALN se retrouve plus tard au sein du Bloc populaire de Maxime Raymond et André Laurendeau, un nouveau parti actif tant à Québec qu'à Ottawa. C'est avant tout la crise de la conscription qui conduit à la création du nouveau parti nationaliste auquel Henri Bourassa, le vieux lion nationaliste, comme on le désigne, donne d'ailleurs son appui.

La poussée centralisatrice du gouvernement fédéral, qui met en oeuvre des politiques visant à remédier aux problèmes liés à la crise économique, contribue aussi à la naissance de ce parti qui se réclame à la fois des idées d'Henri Bourassa et du chanoine Lionel Groulx. Dirigé par André Laurendeau sur la scène provinciale, le Bloc populaire fait élire 4 des 91 députés de l'Assemblée législative en 1944, avec 14 % des voix. L'année suivante, le Bloc, dont Camillien Houde devient le coresponsable de la campagne, ne parvient qu'à décrocher deux sièges aux élections fédérales. Ce parti né du retentissant NON québécois au plébiscite de 1942 sur la conscription se dissout en 1947.

Les partis indépendantistes

Au terme du régime duplessiste émergent au début des années 60, dans le contexte de la Révolution tranquille, des partis indépendantistes. Le Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN) est fondé en septembre 1960. André d'Allemagne en est le premier président et Marcel Chaput, le deuxième. Sur fond de divergences idéologiques, Marcel Chaput quitte le RIN en 1962 pour fonder un groupuscule éphémère. En 1964, Pierre Bourgault est élu président du RIN et le restera jusqu'à sa dissolution en 1968. Tiraillé entre sa droite et sa gauche, le RIN perd son aile droite, qui devient en 1966 le Ralliement national (RN) après une fusion avec le Ralliement des créditistes.

D'une autre scission au sein du Parti libéral naît le Mouvement souveraineté-association (MSA), réunissant René Lévesque et quelques députés libéraux dissidents dont François Aquin, le premier député québécois à avoir prononcé un discours indépendantiste à l'Assemblée nationale. René Lévesque négocie une fusion avec le RN en 1968 mais refusera de faire de même avec le RIN, dont il juge le chef, Pierre Bourgault, trop radical. En octobre 1968 est fondé le Parti québécois.

Les nouveaux partis, dont ceux qui apparaissent à la suite d'une scission au sein du Parti libéral, sont tous, à quelques exceptions près, des expressions du nationalisme. «Ce sont tous des variantes du nationalisme québécois, de ses difficultés ou de ses blocages, ou encore de ses redéfinitions», note le politologue Jean-Herman Guay.

C'est le cas de l'Action démocratique du Québec, issue d'un schisme qui déchire encore une fois le PLQ. Le président de la Commission jeunesse du PLQ, Mario Dumont, démissionne en 1992 avant qu'on ne le mette dehors, après l'aventure des libéraux pour le NON lors du référendum tenu sur l'entente de Charlottetown, pour fonder un parti qui se définit comme autonomiste.

À l'autre bout du spectre surgit du Parti libéral — qui est aussi le parti des anglophones — le Parti égalité. À la fin de 1988, Robert Bourassa a recours à la clause dérogatoire de la Charte canadienne des droits et libertés pour soustraire les règlements sur la langue d'affichage à l'application d'un jugement de la Cour suprême, ce qui entraîne la démission de trois de ses ministres anglophones. Le Parti égalité, qui prône la partition du Québec en cas de sécession et l'égalité de l'anglais et du français, fait élire quatre députés en 1989. Le Parti égalité présente ses derniers candidats en 1998.

L'échec de l'Accord du lac Meech, perçu comme une autre rebuffade servie au peuple québécois par le reste du Canada, conduit aussi à la création du Bloc québécois, qui rassemble des députés conservateurs et libéraux de la Chambre des communes. Ce parti souverainiste, qui devait être éphémère, dure encore; on fêtera son 20e anniversaire l'an prochain.

Un siècle plus tard, le PLQ, encore dominant, est toujours au pouvoir à Québec, alors que le Parti conservateur est disparu depuis longtemps de la scène politique québécoise. Plus de 40 ans après sa création, le PQ, qui a incarné les ambitions de toute une génération, est toujours bien présent. Il n'est toutefois plus le seul parti souverainiste sur l'échiquier politique au Québec, depuis la création en 2006 de Québec solidaire (QS), une formation de gauche qui fait élire un premier député, Amir Khadir, en 2008. QS est issu de la fusion de l'Union des forces progressistes et d'Option citoyenne. Bien que souverainiste, QS a un lien de parenté avec les groupuscules gauchistes et internationalistes qui ont vu le jour au début des années 70, comme le Parti communiste ouvrier et la Ligue communiste marxiste-léniniste du Canada.

Le PQ pourrait aussi se morceler à sa droite. Déjà en 1998, la présence de l'ADQ a empêché Lucien Bouchard d'obtenir la pluralité des voix, même si le PQ a formé le gouvernement. Au moment de la publication du Manifeste des lucides, certains rêvent de voir Lucien Bouchard fonder un nouveau parti pour réformer la social-démocratie québécoise. D'autres prêtent à François Legault et Joseph Facal l'ambition de fonder ce nouveau parti, auquel pourraient se joindre des élus libéraux déçus de l'immobilisme de Jean Charest.

«Il faut qu'il y ait des événements déclencheurs, comme la crise de la conscription et la mort de Meech», estime Jean-Herman Guay. Ce qui fait défaut en ce moment.
1 commentaire
  • Geoffroi - Inscrit 13 février 2010 11 h 11

    Caractère québécois déclencheur

    Les Canadiens-français/Québécois ont fait la révolution une seule fois depuis 400 ans : 1837-1838. Pourquoi ? Ils ont souvent été trahis pat leurs élites : royautés française puis anglaise, clergé catholique aliéné et aliénant, partis politiques de petits bourgeois moutons, intellectuels petits bourgeois confortables universalistes...

    Mais c'est peut ëtre aussi à cause de notre caractère normand et viking. Lisez, c'est très intéressant :

    http://www.dreknor.fr/article.php3?id_article=80