Devenir québécois - Homo quebecus est un être tout en complexité

L’identité québécoise est aujourd’hui mouvante et volatile.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir L’identité québécoise est aujourd’hui mouvante et volatile.

De Canadiens français catholiques à Québécois résolument ouverts sur le monde et... qui se cherchent. Force est d'admettre qu'en cent ans, de la crise économique de 1929 jusqu'à celle des accommodements raisonnables en passant par les différents mouvements migratoires, des campagnes vers les villes et d'ailleurs dans le monde, l'identité québécoise a subi de profondes mutations. Survol d'un «soi» collectif qui s'est détricoté au fil du siècle.

Il est «né pour un petit pain» mais n'hésite pas à se faire le chantre de sa culture, de Céline Dion au Cirque du Soleil. Il est urbain et moderne mais porte en lui la fierté de la terre de ses ancêtres. Il a mis au rancart sa ferveur religieuse mais se demande toujours si le crucifix doit être retiré du mur de l'Assemblée nationale. Homo quebecus est un être tout en complexité, pour ne pas dire en contradictions. Sans ambiguïté il y a un siècle, l'identité québécoise est aujourd'hui mouvante et volatile.

Mais qu'est-ce qu'un Québécois? Jamais pareille question n'aura autant déchaîné les passions qu'aujourd'hui. La réponse est, pour l'instant, à choix multiples. Pourtant, dès le début du XXe siècle, elle apparaissait sans équivoque. Henri Bourassa, fondateur du Devoir, s'érigeait en porte-étendard de ceux qu'on appelait des Canadiens français (ou simplement Canadiens), catholiques et francophones. Contre l'impérialisme britannique et pour les valeurs canadiennes-françaises, la position qu'il défend est celle d'un nationalisme fédéraliste, d'un seul pays composé de deux peuples qui cohabitent.

Dans le controversé roman L'Appel de la race, paru en 1922, le chanoine Lionel Groulx fait quant à lui l'apologie du peuple canadien-français et plaide contre les mariages mixtes (avec des «anglos de l'Ontario»). Mais, dans l'une ou l'autre des positions, le caractère distinct des Canadiens français est célébré et il n'est pas de quête identitaire qui puisse ébranler la foi du Québécois d'alors. Et, l'une comme l'autre, ces deux visions suggèrent que l'identité des Canadiens français s'est forgée par opposition à l'«Autre»: le Canadien qui parle anglais. Il est si facile de s'identifier face à un «ennemi» commun. Et, en mode survivance, les questions identitaires ont une toute autre teneur.

Le long chemin vers la nord-américanisation

En 1929, le krach boursier et la dépression économique qui s'en suit découragent l'immigration, vident les pouponnières. Et, comme ce fut le cas au début du siècle, l'Église s'incarne en puissante interprète de la conscience identitaire québécoise. En 1933, puis quelques années plus tard à la radio, les Canadiens français se passionnent pour les intrigues du terroir d'Un homme et son péché. C'est par ce repli sur soi, ce rejet de l'esprit matérialiste de la civilisation américaine que les Québécois semblent vouloir exister.

La Seconde Guerre mondiale renverse la vapeur et donne lieu à un affrontement entre des valeurs ancestrales et «étrangères». Un vent d'américanisation venu du sud balaie alors la province, semant comportements différents et valeurs nouvelles. Marques de voiture, électroménagers et produits de luxe étaient importés du pays de l'Oncle Sam. «C'est à ce moment-là que collectivement, en tant que Québécois d'expression française, nous avons été envoûtés par les coutumes américaines et que nous avons commencé [...] à voir sous un mauvais jour certains éléments de notre patrimoine collectif et de notre héritage culturel. Ces "vieilles choses" étaient laides et ces coutumes typiquement québécoises étaient de "nature folklorique"!», a écrit l'anthropologue Marc-Adélard Tremblay dans son livre intitulé L'Identité québécoise en péril.

Par ailleurs, l'immigration européenne et juive, la franc-maçonnerie, le communisme international sont autant de «menaces» à l'équilibre national. Pour M. Tremblay, c'est la première fois qu'on perçoit des indices laissant entrevoir l'assimilation possible des Québécois par la culture dominante, soit l'empire culturel anglo-saxon. Un empire que tentera d'abattre avec un succès relatif la loi 101, votée en 1977 dans l'euphorie ayant suivi l'élection du Parti québécois l'année précédente.

Ambivalence, fierté et québécitude

Ambivalente, l'arrivée à la tête du Québec de Maurice Duplessis ouvre paradoxalement la porte à cette américanisation et force encore une fois le Québécois à un certain repli sur soi, le «soi» collectif.

Les années 50 regorgent de ces symboles qui non seulement rappellent la mainmise du religieux et le maintien dans la grande noirceur, mais qui reflètent aussi la fierté nationale d'un peuple qui prend lentement possession de ses moyens. Ainsi, tandis que flotte désormais le fleurdelisé sur la tour du parlement à Québec, les Canadiens français se recueillent autour de la radio pour écouter le chapelet en famille ou devant le téléviseur pour regarder La Famille Plouffe. On manifeste autant contre la suspension de Maurice Richard, demi-dieu des Québécois, que contre la décision du Canadien national (CN) de nommer son nouvel hôtel «Queen-Elizabeth» plutôt que «Château-Maisonneuve».

Dans les années 60, entre le RIN, qui milite pour l'adoption de l'unifolié contre le Red Ensign canadien, et les centaines de milliers de petits écoliers québécois qui continuent de chanter l'Ô Canada devant le drapeau du Québec, l'identité québécoise est marquée par l'ambiguïté. La Révolution tranquille sera néanmoins l'occasion pour les Canadiens français, devenus des Québécois, de faire des choix. C'est l'époque où l'État propose explicitement des projets collectifs à l'enseigne de la fierté nationale, comme Expo 67, «pour sortir [les Canadiens français] de leur situation d'infériorité», rappelle l'historien Paul-André Linteau. Les messes à gogo sont un clin d'oeil fait à la religion déclinante, tandis que la jeunesse, grisée par le mouvement hippie, s'ouvre sur le monde.

Le Mouvement laïque de langue française (1961) et le rapport Parent (1963-64) proposent tous deux un modèle laïque au sacro-saint patron religieux. L'idée d'une identité linguistique prend aussi du galon. Les États généraux du Canada français en 1967 divisent les Canadiens français, en faveur du bilinguisme, et les Québécois francophones, tenants de l'unilinguisme. Le cri «Vive le Québec libre!» de Charles de Gaulle galvanisera ces derniers encore pour des décennies à venir.

Par la création du ministère de l'Immigration un an plus tard, le Québec montre une volonté de se préoccuper de «son» immigration. Et avec raison: de 1946 à 1982, près d'un million de nouveaux arrivants s'établissent dans la Belle Province.

Une identité en courtepointe

Aujourd'hui, le visage transformé par autant de nouveaux venus, le Québec a mal à son image d'irréductible Gaulois. Moins tenté de consolider son identité par opposition à «celui qui parle anglais», le Québec français est devenu, un peu malgré lui, une société urbaine et pluraliste. À l'orée des années 1980, l'ajout de «communautés culturelles» au titre officiel du ministère de l'Immigration et l'adoption de programmes d'aide aux divers groupes ethniques témoignent de la reconnaissance de leur apport à la société québécoise. «Ces gens-là ont apporté de l'ouverture, de l'altérité, d'autres façons de faire, d'autres appartenances. Ils ont détricoté la société québécoise», souligne Simon Harel, professeur de littérature de l'UQAM, en allusion à Dany Laferrière et aux autres porte-étendards de la diversité culturelle adoptée par le Québec.

«Jusqu'à la loi 101, qui a été extrêmement importante, les Canadiens français voyaient l'immigration comme une forme d'assimilation larvée, comme un étiolement de leur culture et de leur capacité de se positionner dans un système politique canadien qui tente de faire des Québécois une minorité comme une autre», explique M. Harel, croyant cerner le problème.

La déconfessionnalisation des écoles en 2000 et, plus récemment, l'implantation du cours d'éthique et culture religieuse ont relancé le débat sur la place que doit occuper la religion au Québec.

Selon la sociologue Micheline Labelle, la société québécoise vit un moment de rupture, entre les tenants d'un Québec pluraliste et les membres du courant dit du nationalisme conservateur, la même dichotomie vécue à l'époque de la Révolution tranquille entre le nationalisme civique, qui inscrivait l'identité québécoise dans un projet politique comme l'indépendance, et le nationalisme ethnique, qui a rassemblé ses partisans derrière un projet de sauvegarde de la langue et de célébration de l'histoire et du passé. Ce questionnement identitaire, croit-elle, s'est empêtré dans des débats autour de questions posées par l'immigration montante, qui n'ont rien à voir. «L'histoire se répète, mais on est beaucoup moins bien parti parce que, sous-tendant le débat, c'est la question de l'immigration internationale et des minorités qui domine», a-t-elle noté.

Lors des audiences de la commission Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables, en s'exprimant sur la religion, la culture, la nation et en révélant leurs angoisses et leurs craintes, les Québécois n'ont pas fait que poser la question de leur avenir collectif: ils ont ébranlé leur identité au plus profond de leur âme.

«Les Québécois francophones éprouvent de la difficulté à définir et à choisir leurs pôles d'identification, parce que leur image de soi collective comporte de nombreuses ambiguïtés et que leur vision du monde procède de conceptions et de philosophies parfois antinomiques, car elles sont empruntées aux traditions les plus diverses», écrivait déjà en 1983 Marc-Adélard Tremblay, dans L'Identité québécoise en péril. Détricotés, les Québécois, devant la nouvelle donne multiculturelle, devront apprendre ensemble à retisser leur courtepointe.
1 commentaire
  • Jean-Pierre Audet - Abonné 18 février 2010 16 h 10

    Une page d'histoire


    C'est toute une page d'histoire que vous nous faites vivre par cet article, madame Gervais.

    Récemment ma dentiste m'a demandé de répondre aux questions de sa fille, étudiante au secondaire, au sujet de la Révolution tranquille. J'avais donc refait pour la xième fois le tour de ce vingtième siècle chez nous. C'est toujours aussi passionnant. La synthèse que vous en faites est remarquable par sa densité. Vers la fin, j'aurais aimé cependant quelques paragraphes de plus sur ce que vous pensez de tout cela. Car Marc-Adélard Tremblay, c'était en 1983. N'est-ce pas ce que les Québécois sont en train d'apprendre ensemble, à retisser leur courtepointe?

    Sur notre avenir, j'avoue que la position de plusieurs intellectuels québécois m'étonne grandement. Nous serions donc encore davantage tiraillés qu'il y a vingt-cinq ans ? Certains nous veulent tellement ouverts à l'autre que nous continuerions d'ignorer qui nous sommes vraiment ? J’avoue que cela m'inquiète. Pas vous ?

    JPA