Mission Inde 2010 - Charest est rattrapé par les victimes de l'amiante

Le Sommet sur le développement durable de Delhi se veut une espèce de Davos environnemental.
Photo: Agence Reuters Pawel Kopczynski Le Sommet sur le développement durable de Delhi se veut une espèce de Davos environnemental.

New Delhi — Jean Charest aura finalement eu le plaisir de prendre le thé avec le premier ministre indien, Manmohan Singh, hier à Delhi, mais il a été rattrapé par les travailleurs malades de l'amiante exporté par le Québec en Inde.

Le premier ministre Charest participait hier, en bonne place, à l'ouverture du Sommet sur le développement durable de Delhi (Delhi Sustainable Development Summit, DSDS), une prestigieuse rencontre qui court depuis dix ans et dont le fondateur est R.K Pachauri, récipiendaire avec l'ex-vice-président Al Gore du Nobel de la paix 2007, à titre de président du Groupe intergouvernemental d'experts sur l'évolution du climat (GIEC). M. Charest y a prononcé en matinée une allocution, dans laquelle il a monté en épingle le leadership du Québec et de son gouvernement dans la lutte contre le réchauffement climatique, égratignant par allusion l'inaction d'Ottawa. Mais le contexte de ce sommet environnemental ne l'a pas empêché, plus tard en point de presse, de réitérer catégoriquement son refus de fermer le robinet des exportations québécoises d'amiante — dont l'usage est extrêmement répandu «et meurtrier» dans le sous-continent, selon Gopal Krishna, de l'organisation Ban Asbestos Network of India.

Sitôt débarqué en Inde pour y amorcer sa mission économique, lundi dernier, M. Charest a été accusé par des travailleurs atteints d'amiantose et le syndicat national de la Trade Union Center of India de «nier les droits fondamentaux et de faire passer les intérêts de l'industrie de l'amiante avant les droits et les vies des travailleurs des pays en développement». Il y a eu de nouveaux gestes de protestation hier à Delhi contre l'attitude du gouvernement québécois. Des représentants de syndicats se sont présentés au Taj Palace Hotel, siège du sommet de trois jours, où ils auraient bien voulu rencontrer le premier ministre, qui s'est à nouveau lavé les mains de ce dossier.

Le gouvernement québécois n'a-t-il pas certaines responsabilités envers ces travailleurs, d'autant que ses exportations d'amiante le sont en grande partie dans des pays pauvres où l'application de normes de protection des travailleurs est très souvent une vue de l'esprit? «L'amiante chrysotile n'est pas un produit interdit, s'est contenté de répéter M. Charest. Le gouvernement du Québec prend ses responsabilités, mais il ne peut pas se substituer au gouvernement indien dans l'application de normes d'utilisation sûres.»

Si la Russie est le principal exportateur d'amiante en Inde, un cinquième des importations indiennes provient des deux mines québécoises qui en font encore l'extraction. Par contre, pratiquement tout l'amiante québécois est de type chrysotile, une variété d'amiante qui produit des fibres en suspension dans l'air, très dangereuses pour la santé. Plus de 50 pays en ont banni l'usage. «Alors ils font du dumping en Inde et dans d'autres pays pauvres», dit Anup Srivastava, du syndicat Building and Wood Workers International (BWI), une association internationale qui compte 12 millions de membres dans 130 pays. «L'amiante n'est pas vert», laisse-t-il tomber. Gorpa Khrisna avance que l'amiantose fait des dizaines de morts par jour en Inde.

Singh, finalement

Pour autant, M. Charest n'a pas connu une mauvaise journée. Après l'annulation la veille de la rencontre qu'il devait avoir avec M. Singh en compagnie de quatre autres premiers ministres étrangers, il a pu, à défaut, prendre le thé avec son homologue indien après la cérémonie d'ouverture du sommet, à titre de membre de la table d'honneur. Le temps d'inviter M. Singh, a relaté M. Charest, à venir au Canada en visite officielle et de mousser auprès de lui la négociation d'un accord de libre-échange indo-canadien. Ensuite, Jeffrey Sachs, réputé économiste de gauche et directeur du Earth Institute, a pris fait et cause en faveur de M. Charest dans son duel avec Ottawa en matière environnementale. Le ministre fédéral de l'Environnement, Jim Prentice, a qualifié de «sottise» les modalités d'application du nouveau règlement québécois, aligné sur celui de la Californie, concernant les plafonds d'émissions de GES pour les automobiles. «On voudrait voir Ottawa faire preuve du même leadership que le Québec en matière de diminution des GES», a commenté M. Sachs, qui a par ailleurs jugé ne pas en savoir assez au sujet de la polémique entourant l'amiante pour se prononcer.

Le DSDS se veut une espèce de Davos environnemental. Celui de cette année est largement consacré à panser les plaies de l'échec du sommet de Copenhague, qui a eu lieu en décembre dernier sans que la communauté internationale parvienne à une entente concrète et contraignante sur la réduction des gaz à effet de serre. L'espoir est qu'on ait tiré les leçons de cette absence d'esprit de collaboration internationale à temps pour le prochain rassemblement d'envergure sur le réchauffement climatique, qui aura lieu à la fin de l'année à Mexico.

La mission économique québécoise en Inde, à laquelle participaient 130 personnes du milieu des affaires et des représentants d'universités et d'instituts de recherche, prend fin aujourd'hui.
3 commentaires
  • Eric Allard - Inscrit 6 février 2010 09 h 57

    Des emplois contre des morts

    La vision humanitaire de M. Charest s'expose dans cette balance, celle qui oppose des emplois bien rémunérés au Québec contre des morts dans les pays pauvres. Et c'est de glace que M. Charest balaie la responsabilité chez les gouvernements qui ne veulent pas, ou ne peuvent pas les prendre.

    Les colonialistes espagnols devaient avoir la même expression quand on leur reprochait le massacre des populations indigenes en Amérique du Sud.

  • Francois Bouchard - Inscrit 7 février 2010 17 h 42

    Les colonialistes québécois tant qu'à faire?

    Les producteurs d'amiante possèdent l'expertise pour exploiter ce minerai de manière sécuritaire et en tirer des produits stables. Mais ils localisent les lieux de transformation justement pour éviter ces coûts qui réduisent le rendement à l'actionnaire à court terme. Le Québec, Jean Charest et les Québécois responsables des malheurs de l'inde? Plutôt une insulte à l'intelligence et de l'autoflagellation. On n'est pas sorti du bois!

  • defendeur - Inscrit 8 février 2010 12 h 02

    Merci aux médias

    Au lieux de parler des multiples ententes avec l'Inde de nos entreprises québécoises, les médias préfèrent parler des problèmes de l'amiante.

    Merci, grâce à vous, le Québec se prote mieux. Si vous dénoncez le Québec de vendre de l'amiante à l'Inde, moi je dénonce les médias de vouloir vendre de la nouvelle, pas la rapporter.

    Une controverse, c'est bien mieux hein.