L'ADQ implose

Québec — Les deux députés de l'ADQ qui ont démissionné avec fracas hier, Éric Caire et Marc Picard, pourraient porter les couleurs d'un des grands partis lors des prochaines élections générales. «Je n'exclus rien», a déclaré Marc Picard hier, même pas de joindre le Parti libéral ou le Parti québécois. M. Picard a précisé que pour l'instant, il n'était pas «sur le marché» et a soutenu vouloir terminer son mandat «à titre d'indépendant». Éric Caire a fait comprendre qu'il pensait exactement comme son collègue, en ajoutant «copier-coller».

MM. Caire et Picard ont provoqué l'implosion de l'Action démocratique de Gilles Taillon en la quittant avec fracas hier, laissant le parti avec seulement quatre élus en Chambre. Les deux démissionnaires soutiennent ne plus se reconnaître dans cette formation politique depuis que cette dernière s'est donné son nouveau chef, le 18 octobre. C'est en parlant d'une «conviction profonde que l'ADQ de Gilles Taillon n'a rien à voir avec l'ADQ à laquelle j'ai adhéré il y a 10 ans» que M. Caire a rompu les liens avec le parti fondé par Jean Allaire et Mario Dumont.

M. Taillon a refusé, la semaine dernière, d'accorder à Éric Caire le titre de «chef parlementaire»,

alors que ce dernier l'avait réclamé ouvertement. Le chef, élu par une très faible majorité (un vote, si on ne compte pas celui d'«Omar Bongo», alias Infoman) lors d'un scrutin téléphonique, lui a préféré François Bonnardel; non sans avoir du même coup relevé Marc Picard de son poste de leader parlementaire. Ce dernier a été vice-président de l'Assemblée nationale pendant 18 mois, mais avait appuyé M. Caire lors de la course.

M. Caire a dénoncé «le règne sans partage que propose Gilles Taillon sans avoir les qualités, à mon avis, et le charisme pour le faire». Marc Picard a qualifié le style de Gilles Taillon d'«autoritaire». «Je ne peux pas vivre avec ça. Ce n'est pas comme ça, je pense, qu'on va construire le Québec. Si par malheur M. Taillon devenait premier ministre, je ne sais pas ce que ça donnerait», a-t-il pesté.

Course discréditée

Les deux collègues avaient décidé d'annoncer leur décision la semaine prochaine, mais une bombe au sujet de la course à la chefferie, révélée par TVA jeudi soir, a précipité l'annonce de leur départ. Dans un message téléphonique enregistré et diffusé à la télévision, on a entendu clairement le président par intérim du parti, Mario Charpentier, parler de dons et de financement de Gilles Taillon, par le truchement d'un «Frank» (surnom de François Bonnardel). M. Charpentier soutient dans l'enregistrement avoir versé 6000 $, dont 3000 $ «au nom» de sa femme. Or, M. Charpentier avait promis de rester neutre durant la course. Dans un communiqué hier, il a prétendu qu'au moment de l'enregistrement, il respectait «intégralement [son] devoir de réserve en demeurant discret quant à [son] appui à un candidat», avant d'ajouter: «J'avais toutefois l'intention de faire un don à la campagne de M. Taillon, comme me le permettait mon devoir de réserve [sic]. Le 19 mai, j'ai remis un chèque de 3000 $ qui respecte en tous points les règles du Directeur général des élections.» M. Charpentier soutient que 10 jours plus tard, lors d'une réunion du comité exécutif, des règles de neutralité ont été précisées et il a alors renoncé à son don à Gilles Taillon. Il prétend que le chèque «n'a jamais été encaissé».

Organisateur de la campagne de Gilles Taillon, le chef parlementaire François Bonnardel soutient que dans le rapport sur les contributions à la campagne de M. Taillon qui doit être remis en juin au Directeur général des élections, ni M. Charpentier, ni son épouse ne figureront sur la liste.

Joint en Floride où il se trouve en vacances, le troisième homme de la course à la chefferie, Christian Lévesque, ancien député adéquiste de Lévis, a soutenu que les gestes de M. Charpentier «jetaient un discrédit total» sur la course à la direction. Il a réclamé des explications de la direction du parti, à laquelle il a remis son adhésion en question.

Bonnardel déconcerté

Le chef parlementaire adéquiste a semblé déconcerté par la démission de ceux qu'il a décrits comme «deux amis». «C'est extrêmement malheureux, c'est extrêmement malheureux, je suis extrêmement déçu», a-t-il répété à plusieurs reprises, ajoutant que les quatre députés restants sont «sonnés... on ne se contera pas des farces». Lorsque joint par Le Devoir, le député de Chauveau, Gérard Deltell, s'est dit extrêmement déçu et n'arrivait pas à croire que ses ex-collègues n'aient pas exclu de se joindre à un ou l'autre des deux grands partis.

Quant à M. Bonnardel, il a nié fermement que l'orientation idéologique du parti ait changé depuis que Gilles Taillon a pris la tête. Il conserve selon lui les mêmes positions sur les finances publiques, le décrochage, les commissions scolaires, etc. M. Bonnardel a laissé entendre que son ex-collègue Caire s'était trouvé une raison idéologique pour masquer sa déception de ne pas avoir été désigné chef parlementaire: «La seule chose que je peux vous dire [...], c'est que M. Caire a refusé le poste de leader parlementaire, a refusé le poste comme porte-parole au développement économique.» Commentant la fuite dans les médias de l'enregistrement de M. Charpentier, le député de Shefford et conjoint de la ministre libérale Nathalie Normandeau s'est montré philosophe: «On m'avait dit un jour en arrivant en politique que mes ennemis n'étaient pas nécessairement en face de moi, qu'ils étaient à côté de moi.»

L'ADQ restera-t-elle une formation politique reconnue en tombant ainsi sous la barre des cinq sièges? Oui, a répondu M. Bonnardel, puisque le statut est conféré après l'élection générale et en fonction du pourcentage (16 %, alors que le seuil de la reconnaissance est fixé à 11 %) pour toute la durée de la législature. Dans les autres partis, on laissait planer un doute, hier. «Est-ce que le budget de quelque 600 000 $ restera le même?», se questionnait-on ouvertement dans l'entourage du leader du gouvernement, Jacques Dupuis.

Appel aux lucides

Quant à l'idée selon laquelle Éric Caire songerait à fonder un nouveau parti, le principal intéressé n'a pas semblé très enthousiaste, hier. Il a décrit la tâche comme étant au-dessus de ses forces: «Ce n'est certainement pas M. Picard et moi qui serons les seuls instigateurs de ça. Ça va prendre une volonté très forte, parce qu'organiser un parti politique, financer un parti politique, structurer un parti politique, recruter des candidats, élaborer un programme, c'est un travail qui est colossal.»

Il a toutefois lancé un appel du pied à des personnes en vue: «J'espère [...] que les lucides vont arrêter d'être des gérants d'estrade puis vont sauter sur la patinoire. Si vraiment ils croient [...] à leur manifeste, bien il va falloir qu'ils aillent un peu plus loin.»

Joint hier soir, un des signataires du manifeste des lucides, l'économiste Pierre Fortin, semblait surpris des propos d'Éric Caire. «Des gérants d'estrade, ça chiale à chaque match du Canadien. Nous, on n'a presque pas dit un mot depuis quatre ans!» M. Fortin ne voit vraiment pas la tête d'affiche principale du groupe, Lucien Bouchard, se lancer «dans une troisième carrière». Il ajoute que les lucides n'ont pas rédigé un programme politique et venaient de toutes les tendances de la société: gauche et droite, souverainistes et fédéralistes. «[Joseph] Facal et moi, je crois, on était plus à gauche que d'autres dans le groupe.» M. Fortin croit du reste que parmi les élus actuels à Québec, plusieurs peuvent être considérés comme des lucides. L'actuel chef de l'ADQ, Gilles Taillon, au premier chef. «Il y a aussi le nouveau député péquiste Nicolas Marceau; comme le nouveau ministre libéral Clément Gignac», souligne l'économiste.

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