Le 400e a guéri la «coupure» de la bataille des Plaines

On se souviendra de François Alabrune comme du «consul du 400e». Occuper ce poste «hors norme» de «quasi-ambassadeur» français à Québec, en 2008, fut une expérience plus qu'intense pour cet avocat français: plusieurs visites du premier ministre Fillon, une très rare visite présidentielle, un Sommet de la Francophonie, un sommet Canada-Union européenne, les multiples manifestations France-Québec du 400e, etc.

Québec — «Le 400e, j'ai mis trois ans à le préparer, une année à le vivre... et puis six mois à essayer de m'en remettre! En fait, je ne m'en remettrai pas, parce que c'est quelque chose qui m'aura profondément marqué», affirme François Alabrune, qui est le premier consul de France à avoir été décoré de l'Ordre national du Québec.

Anniversaire marquant que celui de 1608. Mais François Alabrune ratera cet autre anniversaire fort, à l'indice de complexité encore plus élevé (déjà que le 400e...): le 250e de 1759, la bataille des Plaines d'Abraham, le 13 septembre prochain.

Quand Le Devoir lui demande ce qu'il en pense, le diplomate, pourtant éloquent, s'arrête un instant. En poste depuis cinq ans, il est devenu «un peu Québécois». Idem pour ses enfants et son épouse, dit-il. Assez, en tout cas, pour savoir à quel point le 13 septembre 1759 est «radioactif». «C'est un événement qui touche les cordes sensibles ici, et... nous... comment dire... n'avons pas de commentaire sur ce sujet.» C'est quand même la France qui a perdu, ce jour-là. C'était à moins d'un kilomètre de l'endroit où se trouve aujourd'hui la vaste demeure consulaire, rue des Braves, non loin de celui où, en 1760, lors de la bataille de Sainte-Foy, les Français l'avaient emporté.

Une mémoire obstruée

«On ne peut pas nous demander de célébrer nos défaites!», lance pourtant M. Alabrune, avant de rire un bon coup. Puis il se ressaisit, sort de sa réserve officielle et propose sa théorie sur les rapports entre 1608 et 1759, année de naissance et de décès de la Nouvelle-France. «Si l'on a célébré avec tant de force le 400e, c'est justement parce que notre mémoire historique, à nous, Français et Québécois, dans notre relation, était un peu obstruée par la bataille des Plaines d'Abraham», lance-t-il.

«La défaite, le traité de 1763, a créé une coupure.» Ainsi, pendant deux siècles, «la France a écarté son regard de cette partie nord-américaine de la Francophonie». C'est ce qui explique qu'avant les années 1960, les Français «ne connaissaient pas suffisamment le Québec, ne s'y intéressaient pas suffisamment». Conséquence: «Il y avait une sorte de dissymétrie entre l'intérêt que les Québécois portaient à la France et l'intérêt que la France portait au Québec.»

Or, l'an dernier, en mettant l'accent «sur ce qui nous unit», sur la célébration de la fondation de la Nouvelle-France, «nous nous sommes remis de cette fracture». Plusieurs avaient dit des choses semblables lors du voyage du Général de Gaulle, en 1967. Mais on était jadis au début du processus de «reconstitution du lien». Au cours des quelque 40 dernières années, les phénomènes se sont approfondis et accélérés. Du côté français, une réelle passion pour le Québec est née. «La France, les Français, s'intéressent aujourd'hui beaucoup plus au Québec qu'ils ne l'ont jamais fait dans l'histoire», soutient François Alabrune. Cela se traduit «non seulement par des sentiments forts et des fêtes passagères, mais par une présence très réelle des Français au Québec».

La France se rachète

La défaite de 1759 a une cause: «La France n'a pas suffisamment investi ici aux XVIIe et XVIIIe siècles en terme de population.» En un siècle et demi, de 1608 à 1759, 30 000 Français seulement font le voyage au pays des Champlain, Talon et autres. Dix mille d'entre eux font vraiment souche. «C'est très peu. À la fin du régime français, vous avez environ 70 000 Français face à un million d'Anglais au Sud.» La défaite était pratiquement programmée. Par conséquent, que le Québec ait pu devenir un peuple de sept millions tient du «miracle» et d'une volonté de fer, note-t-il.

Or, aujourd'hui, alors que le Québec «s'inquiète sur son propre avenir démographique», la France «manifeste sa passion» concrètement. Elle envoie un contingent de plus en plus important d'immigrants au Québec. Des résidents permanents, des travailleurs temporaires, des étudiants.

À écouter le consul Alabrune, la France serait à racheter son sous-investissement démographique des XVIIe et XVIIIe siècles. «En "flux cumulé", depuis 10 ans, le premier groupe national d'immigrants, au Québec, ce sont les Français. En moyenne, ce sont 3500 Français annuellement depuis 10 ans qui s'installent au Québec. Plus de 30 000 Français depuis 10 ans. Et vous vous souvenez combien il y en avait entre 1608 et 1759? 30 000!» CQFD.

Les accords France-Québec de reconnaissance mutuelle des acquis et des compétences accentueront le phénomène, croit-il. Aidera aussi selon lui cette mesure du gouvernement québécois, annoncée récemment par la ministre de l'Immigration Yolande James, par laquelle les étudiants étrangers diplômés au Québec recevront automatiquement un Certificat de sélection du Québec (CSQ), étape cruciale dans le processus d'accession à la résidence permanente.

François Alabrune deviendra cet automne ambassadeur français auprès de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, à Vienne. S'il avait un autre métier, on l'imagine s'installant au Québec. Il est le premier consul général français à Québec à avoir reçu l'Ordre national du Québec, geste qui l'a profondément touché. «Après cinq ans, disait-il au moment d'être décoré, je suis aussi plus riche [...] d'humanité, et c'est au Québec et aux Québécois que je le dois. Je partirai donc avec une dette d'amitié et de fraternité envers vous tous. En tant qu'officier de l'Ordre national du Québec, je vous fais le serment de tout faire pour m'en acquitter.»