Un casse-tête pour Marois, un cadeau pour Charest

Même si Pauline Marois affirme ne pas vouloir provoquer de crise, elle se retrouve prise avec un problème qui pourrait faire chavirer son «Plan pour un Québec souverain».
Photo: Jacques Nadeau Même si Pauline Marois affirme ne pas vouloir provoquer de crise, elle se retrouve prise avec un problème qui pourrait faire chavirer son «Plan pour un Québec souverain».

Grâce à Jacques Parizeau, s'est amorcée au Québec une réflexion sur la crise comme moyen de réaliser l'indépendance du Québec. Jean Charest n'a pas manqué d'établir un lien entre cet apport intellectuel de l'ancien premier ministre et le «Plan pour un Québec souverain» dévoilé par Pauline Marois. De quoi faire déraper la nouvelle stratégie du Parti québécois.

Québec — On ne trouve aucunement la notion de «crise» dans le «Plan pour un Québec souverain» qu'a présenté Pauline Marois, la chef du Parti québécois, dimanche dernier. On y parle certes «de freiner et combattre par tous les moyens les intrusions du gouvernement fédéral» ou encore d'«acquérir de nouveaux pouvoirs». Des choses bien anodines. L'idée de tenir des référendums sectoriels n'y figure pas non plus et Pauline Marois, en répondant à une question d'un journaliste dimanche, n'a fait qu'effleurer le sujet.

Mais, grâce à la leçon de science politique donnée par Jacques Parizeau, devant les Intellectuels pour la souveraineté (IPSO), il y a une semaine, la «crise» s'est retrouvée au centre du «Plan Marois». La crise est devenue le moyen privilégié pour le Québec d'accéder à la souveraineté, crise qu'un référendum sectoriel allumera. Gageons que c'est une leçon qu'on retiendra longtemps, peut-être plus longtemps encore que le contenu du «Plan Marois». Monsieur a démontré une fois encore ses grands talents de pédagogue.

Si la tenue du référendum de 1980 avait été programmée puisqu'elle avait fait l'objet d'un engagement électoral auquel René Lévesque avait refusé de déroger, le référendum de 1995 découle directement d'une crise, provoquée par l'échec de l'Accord du lac Meech. Le rejet de ce compromis par le Canada anglais avait offensé les Québécois, dont plus de 60 % avaient opté pour la souveraineté, selon des sondages. D'aucuns ont affirmé que le référendum aurait été gagnant s'il avait été tenu quelques années plus tôt; la colère des Québécois avait baissé de quelques crans cinq ans après la mort de Meech.

C'est dans ce contexte d'après-Meech que Jacques Parizeau a pris le pouvoir et organisé la tenue du référendum de 1995. Il n'est pas surprenant qu'il ait été d'accord avec celui de ses conseillers qui lui a dit: «Pour faire la souveraineté, il faut une crise.» Sans la crise engendrée par Meech, on ne sait si on aurait pu tenir le référendum de 1995.

Plus récemment, le scandale des commandites a créé une crise politique qui a dopé l'appui à la souveraineté et entraîné la chute du gouvernement de Paul Martin. Certains événements ont donc une influence sur la faveur populaire que reçoit l'option souverainiste.

Mais on peut se demander si on peut créer une crise de toutes pièces qui fera avancer la cause de la souveraineté, comme l'a suggéré Jacques Parizeau en riant dans sa barbe devant les IPSO.

Pauline Marois a dit qu'elle ne cherche pas à provoquer des crises. «Si elles venaient, ce serait la responsabilité d'Ottawa», a-t-elle soutenu. Mais le «Plan Marois» est basé sur le maintien d'une pression constante sur le gouvernement fédéral. Il repose sur une démarche dite du «toujours plus» pour les Québécois, jusqu'à l'obtention de la souveraineté, une souveraineté à la pièce, une souveraineté à l'usure. Si ce plan est appliqué une fois le PQ au pouvoir, il contribuera certainement à exacerber les tensions avec Ottawa. En fait, on peut croire que, avec le «Plan Marois», le Québec deviendra insatiable et, de là, insupportable aux yeux d'Ottawa.

Ottawa et Obama

Selon Jean-François Lisée, le Canada et le Québec se situent sur une «faille sismique» où les tensions s'expriment par des tremblements de terre politiques. Et c'est au moment de ces tremblements de terre que la population prendra la décision de faire la souveraineté. L'ancien conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard cite Rahm Emanuel, secrétaire de la Maison-Blanche et bras droit du président Barack Obama: «Il ne faut jamais laisser se gaspiller une bonne crise, parce que c'est toujours le moment de faire des changements difficiles.» Le gouvernement Obama profite de la crise économique, et de la crise qui ébranle le Parti républicain, pour imposer des changements majeurs, notamment en politique étrangère et en santé.

La crise sera provoquée par le refus du Canada d'accéder à toute demande en provenance du Québec, aussi raisonnable soit-elle, croit Jean-François Lisée. Par exemple, une demande de pouvoirs en matière de culture, comme celle qu'a formulée le gouvernement Charest il y a un an.

Face à Ottawa, le gouvernement Charest joue à l'équilibriste. Il cherche à éviter les conflits ouverts et les refus, quitte à ce que les demandes qu'il a adressées au gouvernement fédéral sombrent dans les limbes. En revanche, il ne peut se payer le luxe d'apparaître totalement inactif.

Le dernier sondage Angus Reid, tout comme le sondage interne du Bloc québécois dont M. Parizeau a dévoilé certains résultats, montre qu'une forte majorité de Québécois rejettent le statu quo. Selon Angus Reid, seulement 32 % des Québécois jugent que le Québec a suffisamment d'autonomie. Le sondage du Bloc indique que les deux tiers des Québécois opteraient pour que le Québec ait un statut particulier au sein du Canada. Le Oui à la souveraineté atteint 40 %, contre 41 % pour le Non, avant répartition, selon Angus Reid. Dans le sondage du Bloc, la question de 1995 obtient 49,7 % de Oui, après répartition.

Même si Alain Dubuc a écrit que le mouvement souverainiste agonise, ce qui étonne dans ces deux sondages, c'est que l'appui à la souveraineté est au même niveau qu'en 1995, alors que la majorité des Québécois jugent qu'elle ne se réalisera pas. Le rejet du statu quo est toujours aussi affirmé et l'option privilégiée par les Québécois est une forme de statut particulier ou d'association économique avec le reste du Canada. Bref, le gouvernement fédéraliste à Québec ne peut tout simplement pas préconiser ouvertement le statu quo.

Une sortie providentielle

Bernard Landry estime que la sortie de Jacques Parizeau va «faire avancer la marche vers l'indépendance» et qu'elle remet le sujet de la souveraineté à l'ordre du jour. Jean-François Lisée fait remarquer que les souverainistes et Mme Marois ont occupé une grande place dans les médias cette semaine. Parlez-en en bien, parlez-en en mal, pourvu qu'on en parle, soutiennent-ils en substance.

Les libéraux font une toute autre lecture des choses. Pour eux, la sortie de Jacques Parizeau est providentielle, confie un député libéral. Elle permet d'effacer, dans l'esprit de la population, plusieurs questions qui ont hanté les libéraux tout au long de la session: la perte de 40 milliards de la Caisse de dépôt et placement du Québec, les apparences de conflits d'intérêt dans les Fonds d'intervention économique régionale (FIER), un programme dont des sympathisants libéraux ont semblé tirer profit, la question des conflits d'intérêt de ministres libéraux comme David Whissell, qui a des intérêt dans une entreprise de pavage, et, enfin, l'insécurité générée par les tests erronés pour le cancer du sein et par la réaction plutôt erratique du ministre de la Santé et des Services sociaux, Yves Bolduc. Bref, avant la sortie de Jacques Parizeau, les libéraux connaissaient une session très difficile où l'opposition officielle a marqué des points.

Jean Charest a connu une excellente semaine. Comme lors des élections de 2003, Jacques Parizeau a agi en catalyseur pour le chef libéral, qui a vu son énergie décupler. Soyons assurés que Jean Charest, qui a maintenant le mot «crise» à lancer aux péquistes chaque fois qu'il sera question de leur option, ne s'en privera pas.

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