Témoignage - « Il nous faut un enseignement de l'histoire nationale pour comprendre le Québec d'aujourd'hui »

Manifestion pour le OUI à Longueuil lors de la campagne référendaire de 1995
Photo: Jacques Grenier Manifestion pour le OUI à Longueuil lors de la campagne référendaire de 1995

La Société Saint-Jean-Baptiste (SSJB) de Montréal a fait de la promotion de l'enseignement de l'histoire nationale du Québec une de ses priorités à son dernier congrès. Elle considère qu'un redressement s'impose pour ramener l'enseignement de l'histoire du Québec, dans toutes ses dimensions, y compris nationale et politique, et que des changements importants doivent être apportés à tous les ordres d'enseignement.

Vu le fait qu'aujourd'hui il n'y a pas plus que 5 % des cégépiens qui suivent un cours ayant pour objet le Québec et vu la dérive actuelle des énoncés des programmes d'enseignement au secondaire, une action collective s'impose. La réforme pédagogique, qui a eu lieu en même temps que la mise en place des nouveaux programmes au primaire et au secondaire à partir de 1999, a entraîné la marginalisation et la méconnaissance de l'histoire du Québec et du monde.

L'incontournable histoire nationale du Québec

Paul Inchauspé, l'un des principaux promoteurs de la réforme de 1999, reconnaissait pourtant l'importance de l'histoire nationale. Il reprochait même au rapport Lacoursière de 1996, largement influencé par les conceptions didactiques du professeur Laville, de «ne pas avoir osé aborder, même lui, à visière levée, la question préalable de la place de l'histoire nationale dans un programme d'études».

Paul Inchauspé déplorait même que le mot «nation» fût devenu tabou et que toute histoire fût rapidement considérée comme histoire nationaliste, précisant ceci: «Notre rapport est sorti après le rapport Lacoursière. Il dit à la fois pourquoi la connaissance de l'histoire nationale à l'école est nécessaire pour aider les enfants et les jeunes à trouver leur identité et les pièges qu'elle doit éviter. Nous voulons sortir du flou et de l'ambivalence sur cette question et pour cela dire clairement la nécessité d'une histoire nationale, lieu de mémoire collective» (octobre 2007, au congrès de la Société des professeurs d'histoire du Québec).

Et dans son ouvrage intitulé Réaffirmer l'école (Liber, 2007), il insiste sur le fait que l'école doit aider ceux et celles qui grandissent dans une culture à y trouver leur identité. Les raisons pour rendre incontournable l'histoire nationale sont multiples: partout dans le monde, la communauté nationale est une réalité qui est là pour durer. La nation est encore le cadre dans lequel s'exerce la liberté collective des citoyens et des citoyennes qui veulent agir sur leur destin.

Parce qu'il n'y a pas d'intégration réussie dans une société sans qu'à l'école on aide à s'approprier, par l'enseignement, les traditions culturelles de cette société; parce que la connaissance de l'histoire est nécessaire si on veut s'en détacher: «La seule façon de s'en affranchir, c'est d'abord de la connaître», dira-t-il. Et il la justifie ainsi: «Parce qu'on ne peut comprendre la culture des autres en ignorant la sienne propre, tout comme on ne peut vraiment comprendre sa culture propre si on ne fait pas un détour qui conduit à connaître d'autres cultures.»

Et pourtant, malgré ce plaidoyer en faveur de l'histoire nationale, ce n'est pas cela que les rédacteurs des programmes d'histoire ont finalement retenu et que les opposants à la réforme ont constaté.

L'opposition aux programmes d'enseignement de l'histoire s'élargit

Depuis le printemps 2006, lorsque le programme d'enseignement en 3e et 4e secondaires a été rendu public par une fuite d'un journaliste du Devoir, le mouvement de résistance à la réforme n'a pas cessé de prendre de l'ampleur, malgré le recul du ministre à deux reprises et l'embarras de l'actuelle ministre de l'Éducation. Ces nouveaux programmes du domaine de «l'univers social» sont encore largement critiqués dans le monde de l'enseignement et dans les milieux politique, syndical et médiatique.

La critique s'approfondit depuis 10 ans. La coalition Stoppons la réforme intervient depuis 2006 dans les médias. Des ouvrages furent publiés pour dénoncer ce virage silencieux du ministère en 1999, dont le nôtre, qui regroupe les témoignages d'une quinzaine d'universitaires, intitulé Contre la réforme pédagogique (VLB, automne 2008).

Pour répondre aux critiques et au doute répandu quant au bien-fondé de cette réforme, Paul Inchauspé a publié sa Lettre aux enseignants sur la réforme des programmes, où il tente d'expliquer que son projet initial était de réformer les programmes pour les enrichir et non d'introduire une révolution pédagogique, se dissociant de la démarche choisie par le ministère de l'Éducation.

L'ampleur des changements pédagogiques n'est pas apparue immédiatement. Chez les enseignants d'histoire, on attaqua d'abord le contenu dénationalisé: la question nationale et la politique étaient évacuées de toute la trame de l'histoire du Québec. En même temps qu'étaient adoptés les nouveaux programmes, les «pédagogues réformistes» du ministère en profitaient pour introduire, selon leurs propres termes, «le nouveau paradigme de l'apprentissage, qui devait remplacer le paradigme de la transmission des connaissances». Pourtant, cette révolution pédagogique était déjà largement contestée ail-leurs dans les pays où elle fut mise à l'essai. Et, depuis, nom-bre d'études démontrent son inefficacité, particulièrement en milieu défavorisé.

Ce nouveau programme du secondaire, désigné sous le titre «Histoire et éducation à la citoyenneté», prône maintenant la citoyenneté planétaire et la citoyenneté dans la classe... On est bien loin de la responsabilité du citoyen canadien ou du citoyen québécois. L'histoire de la nation québécoise a disparu: même le titre du programme a laissé tomber les mots «Canada» et «Québec»!

Le projet national est occulté

L'historien Charles-Philippe Courtois, dans une étude de l'Institut de recherche sur le Québec (IRQ), constata ce beau paradoxe que celui de sensibiliser à la citoyenneté et à la démocratie en faisant abstraction du peuple se trouvant au coeur de cette histoire et de ce régime. Il démontra, après bien d'autres, que ce programme transmettait une vision intégralement dénationalisée, et ce, à un degré surprenant. Ce programme occulte entièrement le sujet national, autant dans les moments d'affirmation que dans les difficiles moments d'affrontement.

Ainsi, le rapport Durham est oublié, comme tout un pan de la Révolution tranquille, soit l'affirmation nationale de cette époque. Pour démonstration, on lira ce rapport de l'IRQ à www.irq.qc.ca.

Ce rapport critique entre autres la vision idéologique de l'histoire inscrite dans ce programme, qui consiste à faire la promotion d'un multiculturalisme militant aux dépens notamment de l'étude d'un phénomène pourtant remarquable, soit la pérennité d'un peuple de langue et de culture françaises en Amérique du Nord.

Cette révolution pédagogique silencieuse, que le ministère a qualifiée de simple «renouveau pédagogique» et qui s'est traduite par la lutte contre la transmission des savoirs disciplinaires ainsi que par cette orientation multiculturaliste qui contredit nos politiques québécoises d'intégration des immigrants, a été mise en place sans débat démocratique.

Pour la transmission de connaissances historiques de base

Dans cette démarche relativiste et postnationale, c'est à chaque élève de construire son propre récit, l'enseignant devenant un simple accompagnateur. Cette réforme socioconstructiviste, présentée comme progressiste, a eu pour effet de diminuer les formes d'enseignement structurées et explicites. Or la plus récente étude décrite par Normand Baillargeon, appelée Follow Through, la plus coûteuse et la plus longue de l'histoire de l'éducation, effectuée dans douze écoles des États-Unis de 1967 à 1995 au coût d'un milliard, a démontré que les méthodes pédagogiques les plus efficaces pour les élèves qui ne proviennent pas d'un milieu favorisé sont celles qui misent sur un enseignement structuré et centré sur l'enseignant, soit le contraire de ce qu'on vient de mettre en oeuvre ici.

Devant la diminution des cours d'histoire du Québec au collégial et devant l'orientation que la réforme a donnée aux cours d'histoire au secondaire, il nous faut un enseignement de l'histoire nationale pour comprendre le Québec d'aujourd'hui et sa démocratie et pour la faire connaître aux nouveaux Québécois; elle doit inclure tous les faits structurants de notre parcours et de nos rapports avec l'Amérique et le monde, particulièrement nécessaires à l'heure où on doit intégrer les nouveaux Québécois et renforcer notre identité nationale.

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Robert Comeau est historien et professeur associé à l'UQAM.

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