Le Québec aux urnes - Changement de décor

Le résultat des élections de 1998 avait tout simplement cristallisé la situation issue à la fois des élections de 1994 et du référendum de 1995. Les Québécois avaient alors choisi de maintenir le PQ au pouvoir tout en s'assurant qu'il ne puisse en faire plus qu'offrir un «bon gouvernement» provincial.

Si Jacques Parizeau était resté en poste après le référendum, il y a fort à parier que les libéraux l'auraient emporté, mais les Québécois avaient trop aimé Lucien Bouchard pour ne pas vouloir voter pour lui au moins une fois, malgré les très dures compressions budgétaires qu'il leur a imposées pour atteindre le déficit zéro.

La victoire de 1998 était une sorte de prix de consolation, comme celui qu'ils avaient offert à René Lévesque en 1981. De toute manière, Jean Charest ne faisait pas le poids devant Bouchard. Pas plus que Claude Ryan face à René Lévesque.

Une victoire péquiste, lundi soir, ne ferait que perpétuer le cul-de-sac des dernières années. Jusqu'au débat télévisé du 31 mars, la population semblait résignée à s'en accommoder dans la mesure où la méfiance à l'endroit de Jean Charest l'emportait sur son désir de changement et où l'ADQ démontrait un peu plus chaque jour son inaptitude à gouverner. Les Québécois ne sont pas disposés à bazarder l'héritage de la Révolution tranquille. Ils souhaitent simplement un changement de décor.

Si M. Charest devient premier ministre, comme le laissent prévoir les derniers sondages, il faudra ajouter ce débat à la courte liste de ceux qui ont bouleversé le cours d'une campagne électorale. Il est vrai que les sondages se sont souvent trompés au cours des dernières années, mais ce serait bien la première fois qu'ils sous-estiment le vote péquiste.

Il reste à voir l'effet qu'ils auront sur l'électorat. L'effet bandwagon, qui en pousse plusieurs à se ranger dans le camp du vainqueur présumé, est bien connu, mais la perspective d'un gouvernement libéral mènera peut-être certains souverainistes à surmonter leur scepticisme à l'endroit de l'union confédérale de Bernard Landry. D'autres, au contraire, pourraient décider qu'ils n'ont plus rien à perdre à laisser libre cours à leurs sympathies de gauche et voter UFP. Dans Mercier, par exemple.

Un excès de confiance de la part des électeurs libéraux paraît moins probable dans la mesure où l'organisation du PLQ a toujours réussi à «faire sortir le vote», même quand la victoire semblait plus assurée qu'elle l'est à l'heure actuelle.



La preuve par l'absurde

Après avoir vu la mort de près à la suite des élections partielles du 17 juin 2002, les militants péquistes ont été littéralement transportés au cours des derniers mois par la perspective d'un véritable miracle. Une défaite serait d'autant plus amère, mais plusieurs avaient déjà commencé à se faire à l'idée qu'un retour dans l'opposition pouvait aussi comporter des avantages.

Le dernier sondage Léger Marketing-Le Devoir indique que 65 % des partisans péquistes ne croient pas à la tenue d'un référendum sur la souveraineté au cours d'un éventuel prochain mandat, et la possibilité que le PQ en obtienne un quatrième de suite est pour le moins incertaine.

M. Landry aurait beau présenter le plus beau «plan de transition vers la souveraineté», plusieurs estiment que Jean Charest, comme Robert Bourassa avant lui, demeure le plus apte à refaire la preuve par l'absurde qu'il est impossible de renouveler le fédéralisme canadien dans le sens des aspirations du Québec.

Le professeur que M. Landry s'est toujours flatté d'être ne nierait sûrement pas les vertus pédagogiques de la répétition. À ceux qui lui reprochaient de répéter continuellement à quel point son bilan était bon, il expliquait que la population finirait bien par le croire. Il aura d'ailleurs eu raison, même si ça ne suffisait pas à le faire réélire.

Déjà, le modeste bureau sur le déséquilibre fiscal, dont M. Charest a proposé la création, suscite des réserves dans les autres provinces. Qu'est-ce que ce sera quand il s'agira de mettre sur pied un conseil de la fédération, comme le recommande le rapport Pelletier?

Le chef du PLQ croit sincèrement que sa connaissance intime du Canada anglais et les relations étroites qu'il a pu établir avec ses dirigeants lui confèrent un avantage que ses prédécesseurs n'avaient pas. L'arrivée de Paul Martin contribuera sans doute à améliorer le ton des discussions, mais elle ne résoudra pas le problème de fond, auquel M. Charest devra faire face tôt ou tard, peu importe les arrangements de nature administrative qu'il pourrait conclure: le reste du pays n'acceptera jamais de reconnaître au Québec un statut de nation associée, sans lequel la souveraineté demeurera une tentation permanente.

Les leçons du passé

S'il peut éviter de s'enliser dans les défusions, M. Charest jouira néanmoins d'un certain répit. Après les élections de 1985, les chicanes au PQ, qui ont culminé dans le putsch contre Pierre Marc Johnson, ont valu deux années de relative tranquillité aux libéraux de Robert Bourassa.

Il semble douteux que la paix signée au conseil national de Gatineau, en septembre dernier, puisse être maintenue. Les péquistes se sont serré les coudes à l'approche des élections, mais plusieurs estiment urgent de stopper la dérive vers l'union confédérale, dont parle continuellement M. Landry, sans jamais en préciser les contours.

Immanquablement, un retour dans l'opposition ranimerait le vieux débat entre radicaux et modérés, lointains héritiers du RIN et du MSA, qui rythme la vie du PQ depuis sa fondation. Aucun des aspirants officieux à la succession de M. Landry, que ce soit Pauline Marois, François Legault ou André Boisclair, ne fait partie de l'école des «impatients», mais ils devront composer avec eux.

Il ne faudrait surtout pas croire que la récente mésaventure de Jacques Parizeau, dont l'irruption dans la campagne a peut-être été le point tournant, va le rendre plus discret. Aux yeux de plusieurs, il demeure le chef spirituel du PQ.

C'est la résurgence du débat linguistique, centré à l'époque sur la question de l'affichage, qui a permis au PQ de reprendre l'offensive après la défaite de 1985. Depuis plus de 30 ans, le phénomène est cyclique: quand le PQ se retrouve dans l'opposition, une application politique du principe des vases communicants fait en sorte que la langue sert d'exutoire au trop-plein d'énergie qui ne peut être consacré à la promotion de la souveraineté. La question linguistique a été totalement absente de la campagne qui s'achève, mais les défusions offriraient au PQ une occasion en or de la remettre à l'ordre du jour.



Au suivant...

Partir sur une défaite n'est jamais très réjouissant, mais il y a tout de même des degrés dans la tristesse. La semaine dernière, M. Charest confiait n'avoir aucune difficulté à entrevoir un avenir heureux, en dehors de la politique, mais il n'a jamais prévu la quitter à 44 ans, sans avoir jamais rien gagné.

En 1998, plusieurs étaient d'avis qu'il devait partir, mais personne n'était en mesure de lui forcer la main. Et pour le remplacer par qui? Si, contre toute attente, le PQ l'emportait lundi, M. Charest ne traînera pas longtemps dans le paysage. Une défaite dans son comté lui faciliterait même les choses, comme ce fut le cas de Robert Bourassa en 1976.

M. Landry a déjà une carrière exceptionnelle derrière lui. À défaut de faire la souveraineté, il a réalisé son ambition de devenir premier ministre. Il pourra partir avec la satisfaction d'avoir sauvé son parti d'un naufrage qui risquait de l'emporter corps et biens, sachant surtout que le mouvement souverainiste demeure bien vivant.

Contrairement à M. Charest, on le laissera choisir son heure. Un choix lourd de conséquences: un départ plus hâtif donnerait à Pauline Marois, qui a déjà une longueur d'avance, une sérieuse option sur sa succession. Plus M. Landry s'attarderait, plus les chances de François Legault augmenteraient.

Quand il a lui-même succédé à Lucien Bouchard, il a clairement laissé entendre qu'il favoriserait Mme Marois quand viendrait son tour de partir. En lui confiant la direction de l'organisation, il lui a permis d'accroître son emprise sur le parti. Dans les semaines qui ont précédé le déclenchement des élections, elle a multiplié les rencontres avec les dirigeants locaux et régionaux. Même des partisans de François Legault ont reconnu avoir été impressionnés par le dynamisme de Mme Marois.

Si le PQ est battu, la course au leadership commencera dès mardi matin, et elle sera sans merci. On a fait une trêve pour la durée de la campagne, mais il n'y a aucune amitié entre la vice-première ministre et son collègue de l'Éducation. La campagne n'était pas encore commencée que les partisans de Mme Marois reprochaient déjà à M. Legault de ne pas assumer pleinement les responsabilités qui lui incombaient à titre de responsable du financement.

L'avenir de Mario

Mario Dumont n'oubliera jamais le calvaire qu'il a vécu au cours des dernières semaines. Après les espoirs qu'avaient fait naître les élections partielles du 17 juin, la déception sera immense, mais il aura beaucoup appris.

Selon les résultats de lundi, il aura tout le loisir de décider s'il a envie de continuer ou s'il ne serait pas mieux de s'absenter quelque temps. De toute manière, son poste ne sera pas très convoité.

Il se peut toujours qu'un extraordinaire concours de circonstances lui confère la balance du pouvoir, mais c'est à se demander si ce serait un bon service à lui rendre. Au delà de son programme et des ratés de son organisation, la campagne a révélé des lacunes intellectuelles que le chef de l'ADQ aurait intérêt à combler. Trop occupé à faire de la politique, presque depuis l'adolescence, il n'a peut-être pas suffisamment pris le temps de réfléchir, préférant emprunter des idées toutes faites à ceux qui font métier de penser.

Se ressourcer n'a d'ailleurs rien de déshonorant. C'est ce qu'ont fait tour à tour Robert Bourassa et Bernard Landry, ce qui leur a permis de connaître une deuxième carrière encore plus brillante que la première. Les Québécois n'ont pas rejeté celui qu'ils continuent affectueusement d'appeler Mario. Ils ont simplement jugé qu'il n'était pas prêt. À 32 ans, il a tout le temps d'attendre et de préparer des jours meilleurs.

mdavid@ledevoir.com
 
1 commentaire
  • L.Richard Cimon - Inscrit 12 avril 2003 09 h 20

    Lecture assez juste quand même

    M.David, votre lecture des évènements me semble assez juste, toutefois j'aimerais vous souligner quelques faits que les journalistes et les médias en général ont oublié durant cette campagne. Les ÉLECTEURS !? ... Durant cette élection on a plus parlé des chefs que des électeurs et je m'explique.

    Les médias évaluent les chances de M.Dumont de rester ou de partir au lendemain des élections mais personne ne se pose de questions sur les effets qu'auront son départ pour ses électeurs de Riv. du Loup. Il en est de même pour les deux autres chefs, on parle de leur départ ,de leur succession mais jamais au grand jamais on ne mentionne ce qu'il adviendra des gens de leurs comtés respectifs .

    De même leur performance est évaluée au jour le jour durant cette campagne, mais est-ce que quelqu'un s'est seulement penché sur leur performance comme simple député dans leur propre comté ? Il me semble que c'est là leur rôle premier.

    Pour M.Dumont je peux confirmer son manque d'implication locale depuis huit ans et je comprends ce fait sans l'excuser toutefois par son désir d'organiser son parti politique, mais est-ce que quelqu'un s'est demandé quels effets pervers pouvaient avoir sur un comté le fait d'y avoir une vedette politique au niveau national mais invisible localement ?

    p.s.Il serait intéressant que vous nous pondiez un article sur ce sujet. Merci