L'héritage inachevé de la dame de fer

Photo: Jacques Nadeau

Québec — Lors de l'annonce du départ de Monique Jérôme-Forget mercredi, le premier ministre, Jean Charest, n'a pas manqué de souligner que c'était lui qui l'avait convaincue de se lancer en politique en 1998. Le chef libéral devait ressentir une certaine communauté d'esprit avec celle que l'on dénommera plus tard la dame de fer du Québec. Cette même année, le chef libéral avait fait campagne avec un programme résolument conservateur dans lequel pour la première fois figurait le concept des partenariats public-privé (PPP) et d'autres idées chères à Monique Jérôme-Forget. On peut se demander aujourd'hui quel sera l'héritage de celle qui incarnait avec le plus de conviction le conservatisme fiscal et la rigueur budgétaire au sein du cabinet Charest.

Au moment où Jean Charest a fait appel à Mme Jérôme-Forget, elle était présidente de l'Institut de recherche en politiques publiques (IRPP). La future ministre libérale, qui avait été sous-ministre adjointe du ministère de la Santé à Ottawa, venait tout juste de signer avec son mari, Claude Forget, ancien ministre des Services sociaux dans le premier gouvernement de Robert Bourassa, une étude en faveur de l'introduction d'une logique de marché dans le système public de santé. S'inspirant d'expériences menées en Grande-Bretagne et en Nouvelle-Zélande, les auteurs proposaient que l'État accorde un crédit annuel aux patients pour qu'ils achètent les soins dont ils avaient besoin dans le réseau de la santé. Le système qu'ils décrivaient apparaissait complexe et inapplicable. Leur recommandation est restée lettre morte.

Des idées

Mais ce que cet exercice illustre, c'est que Monique Jérôme-Forget avait des idées et qu'elle est entrée en politique pour les défendre et les mettre en pratique. Des idées dont elle ne démord pas. Dix ans après son entrée en politique, elle a demandé à Claude Castonguay, dont elle partage les points de vue, de produire un rapport qui proposait l'introduction d'un ticket modérateur et l'augmentation de 1 % de la taxe de vente du Québec (TVQ) pour financer le système de santé. Il faut aussi se rappeler qu'elle a commandé deux autres rapports: celui de Pierre Fortin qui recommandait d'éliminer toutes les barrières à l'investissement imposées aux entreprises, à commencer par la taxe sur le capital, et celui de Claude Montmarquette, qui proposait de revoir la tarification des services publics.

«C'est une réformiste. Ce n'est pas une politicienne du statu quo», fait valoir John Parisella, qui conseille Jean Charest et connaît bien Monique Jérôme-Forget. «Elle a des principes et des convictions. En politique aujourd'hui, c'est bien d'avoir une épine dorsale.»

Monique Jérôme-Forget peut passer pour une idéologue. Son surnom de dame de fer ne lui vient-il pas de Margaret Thatcher, qui a changé de fond en comble la société britannique? À son entrée en politique, nombre d'observateurs la considéraient comme un «loose cannon» qui n'avait aucun sens politique. On se souviendra qu'en septembre 2003, alors présidente du Conseil du trésor, elle avait tout bonnement déclaré que l'eau du robinet à Montréal ne répondait pas aux normes internationales. Elle croyait qu'il valait mieux laisser la gestion de l'eau potable à l'entreprise privée, comme cela se fait en Europe.

Avec le temps toutefois, Monique Jérôme-Forget a montré des signes de pragmatisme. Tout en se posant en championne de la rigueur budgétaire, elle a signé le premier budget du Québec qui affiche un déficit, dix ans après l'atteinte de l'équilibre budgétaire. Pas question de sabrer les services de santé et l'éducation, soutenait-elle.

La souris plutôt que l'éléphant

En passant en revue ses réalisations, on peut y voir quelque chose d'inachevé et juger que l'éléphant a accouché d'une souris.

C'est le cas de la fameuse réingénierie de l'État dont elle s'est chargée. Dans leur plate-forme électorale de 2003, les libéraux promettaient de réduire le nombre de ministères et d'organismes d'État et d'alléger la fonction publique de façon à dégager une marge de manoeuvre de deux milliards en 2008-09 après avoir réduit l'impôt de cinq milliards. Tout au plus a-t-elle réussi, avec sa politique de ne remplacer qu'un fonctionnaire qui prend sa retraite sur deux, à diminuer de 6 % la taille de la fonction publique. Tant mieux pour ceux qui s'opposaient à ce chambardement et dont les manifestations ont émaillé le premier mandat du gouvernement.

Pour ce qui est des partenariats public-privé, il s'agit encore d'un work-in-progress dont on ne connaît pas les résultats. Dans le cas du Centre hospitalier de l'Université de Montréal (CHUM), l'exercice a viré en une farce bureaucratique qui va s'étirer jusqu'en 2018.

Quant à la rigueur budgétaire, la présidente du Conseil du trésor a réussi pendant deux ans à maintenir la croissance des dépenses à quelque 3,5 %, mais elle n'avait pas grand mérite: les salaires des employés de l'État étaient alors gelés. Depuis, la croissance des dépenses a dépassé les 4,5 % et un peu plus l'année du règlement de l'équité salariale.

En revanche, Monique Jérôme-Forget, fidèle à ses convictions, a mis en oeuvre certaines des recommandations du rapport Fortin en réduisant graduellement la taxe sur le capital pour l'abolir en 2011 et en introduisant un crédit d'impôt à l'investissement pour les entreprises manufacturières. En outre, des éléments du rapport Montmarquette visant la révision des tarifs des services publics se retrouvent dans son dernier budget, mais on ne touche ni aux tarifs d'électricité ni à ceux des services de garde.

Monique Jérôme-Forget s'est aussi félicitée «d'avoir attaché les mains des politiciens» en faisant adopter une loi pour les obliger à entretenir les infrastructures publiques pendant les 15 prochaines années. Et même s'ils sont avant tout justifiés par l'état de délabrement des ponts au Québec, les investissements massifs dans les infrastructures tombent à point nommé, en pleine récession.

Un budget phare

Monique Jérôme-Forget laisse un autre héritage: son dernier budget, qui se veut une véritable feuille de route pour le gouvernement Charest. Il contient un avertissement: si le gouvernement ne s'astreint pas à une stricte discipline budgétaire en freinant la croissance des dépenses de l'État, les libéraux se retrouveront avec un déficit structurel de quatre à cinq milliards sur les bras à la veille des prochaines élections. Même si la reprise économique est au rendez-vous en 2010.

Il faut prendre toute la mesure de la tâche: alors que les coûts de la santé, soit 40 % du budget de l'État, continueront à croître à un rythme de 5 % par an, il faudra s'en tenir à une croissance des dépenses de 3,2 %, un tour de force que le gouvernement Charest n'avait réussi qu'en raison d'un gel des salaires des employés de l'État.

Qui plus est, certaines mesures adoptées par le gouvernement Charest, qui ne coûtaient presque rien dans les premières années, voient leur facture gonfler. C'est le cas du Pacte fiscal avec les municipalités, de la politique de la ruralité et de la politique de l'innovation. D'autres programmes continueront aussi de faire pression sur les dépenses, comme l'assurance médicaments et les services de garde.

Dans les rangs libéraux, certains craignent que le départ de Mme Jérôme-Forget ne change la dynamique au sein du conseil des ministres. Des partisans de la rigueur budgétaire comme Michel Audet et Yves Séguin sont déjà partis, et maintenant que Mme Jérôme-Forget a tiré sa révérence, qui se battra pour l'application de mesures d'austérité? «Tous les ministres qui restent sont des dépensiers», juge-t-on. «Le conseil des ministres est de plus en plus de centre gauche.»

On peut voir dans Jean Charest un conservateur fiscal, mais ses convictions sur ce plan ne sont certes pas aussi ardentes que celles de Monique Jérôme-Forget. Le premier ministre est avant tout une bête politique qui fait de la politique avant de défendre des idées. Dans ce contexte difficile, le chef libéral a le choix entre l'austérité avec son lot de grincements de dents et l'insouciance déficitaire. Dans les deux cas, il y a un prix politique à payer.

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