Avec le débat des chefs de ce soir - La campagne ramenée à l'avant-plan

Après trois semaines d'une campagne électorale quelque peu éclipsée par la guerre en Irak, les chefs des trois principaux partis politiques s'affronteront ce soir lors du traditionnel débat télévisé. Ce genre de rencontre marque rarement un tournant dans des élections, mais elle pourrait être l'occasion cette fois pour les partis de ramener la campagne à l'avant-plan.

S'il est difficile d'évaluer l'importance exacte du débat des chefs sur l'électorat, chose certaine, depuis samedi, Bernard Landry, Jean Charest et Mario Dumont ont ralenti leurs activités pour s'y préparer. Chacun est entré en retraite fermée avec son équipe de conseillers afin de peaufiner les attaques, de contourner questions difficiles et pelures de bananes ainsi que de se concentrer sur les messages à passer.

Après une assemblée partisane à Québec samedi, le président du Parti québécois s'est installé à sa résidence de Verchères. Il doit protéger son avance. Les trois premières semaines de la campagne lui ont permis d'exercer sa retenue pour ne pas sortir de ses gonds.

Contrairement à ses deux adversaires, il s'agit d'un premier débat des chefs pour M. Landry. Mais il a fait remarquer à quelques reprises au cours de la dernière semaine que «ça fait trente ans» qu'il s'y prépare. Pour se mettre dans l'ambiance, il a regardé l'enregistrement du débat de 1998 qui opposait Lucien Bouchard à Jean Charest et Mario Dumont.

Bernard Landry devra défendre neuf ans de régime péquiste qui ont laissé des traces notamment en santé avec des listes d'attente en chirurgie et des pénuries de médecins et d'infirmières. En contrepartie, le gouvernement du Parti québécois a adopté des mesures progressistes comme la Loi sur l'équité salariale et celle sur l'élimination de la pauvreté. Dans ce dernier cas, la mise en vigueur tardive de la loi a permis à Bernard Landry de repousser la présentation du plan d'action après les élections.

M. Landry misera vraisemblablement sur la bonne santé économique du Québec, dont il est l'un des artisans comme il se plaît à le marteler, par l'entremise du déficit zéro. M. Landry a affirmé depuis le début des élections que l'équilibre budgétaire avait sauvé le système de santé et avait permis de démontrer de la «compassion» envers les plus démunis.

Toutefois, dans un récent ouvrage universitaire sous la direction du politologue François Pétry concernant le bilan des engagements électoraux du PQ entre 1994 et 2000 — auquel s'est référé à quelques reprises M. Landry au cours des derniers jours —, le déficit zéro nécessite des nuances. «Le PQ a rempli sa promesse et est même allé plus loin. Le déficit zéro a été atteint un an en avance sur l'échéancier. [...] Une partie du déficit a été transférée à des organismes publics et parapublics comme les municipalités, les hôpitaux et les universités. Ces déficits ne figurent pas dans le bilan financier du gouvernement, mais ils existent et les contribuables devront les rembourser tôt ou tard. Une autre partie du déficit a été transférée à la prochaine génération de dirigeants et de gestionnaires par le désinvestissement: relâchement dans l'entretien des infrastructures et non-renouvellement du personnel spécialisé dans les organismes publics et parapublics», peut-on lire.

Mais Bernard Landry se présentera au débat avec ses nouvelles idées autour du thème de la famille: semaine de quatre jours, crédit d'impôt pour les loisirs des enfants et crédit d'impôt pour des vacances familiales.

Du côté libéral, Jean Charest s'est réuni avec ses stratèges après s'être offert un bain de foule samedi au marché public Atwater. Depuis le déclenchement des élections, M. Charest consacre beaucoup d'énergie à critiquer les ratés du système de santé, mais également de la Caisse de dépôt et placement. Il reviendra sûrement à la charge sur ces questions pour écorcher le gouvernement Landry. «On aura beau essayer de faire dévier le débat sur toutes sortes d'autres choses, il sera obligé de rendre compte de ce qu'il a fait avec le système de santé», a souligné dans les derniers jours le chef du Parti libéral.

Ce dernier pourrait toutefois être mis sur la défensive sur le délicat dossier des fusions municipales. Alors que le PQ a forcé des regroupements, les critiques se tournent vers Jean Charest qui a fait le pari d'offrir aux citoyens la possibilité de faire volte-face. Du coup, sa position sur les «défusions» lui colle à la peau.

Quant à Mario Dumont de l'Action démocratique, qui voit son appui s'effriter de jour en jour dans les sondages d'opinion, il est le seul chef à ne pas avoir fait totalement relâche en vue du débat. Il a rencontré la presse hier matin, puis il s'est retiré avec des proches qui le suivent depuis ses débuts. M. Dumont ne subira pas la foudre de ses collaborateurs dans un faux débat. «On ne fait pas tellement, nous, dans le théâtre», a expliqué hier l'attaché de presse du chef adéquiste, Jean-Luc Benoît.Selon ce dernier, si un débat des chefs est rarement l'occasion pour les électeurs d'apprendre quelque chose de neuf sur les programmes politiques, cela pourrait permettre «de ramener la campagne électorale à l'avant-plan de l'actualité», a conclu M. Benoît.