Le roulis de « l'hôpital du XXIe siècle »

Jean Charest lors de l’annonce concernant le CHUM lundi
Photo: Jacques Nadeau Jean Charest lors de l’annonce concernant le CHUM lundi

Depuis 2005, le CHUM va d'étapes décisives en étapes importantes

Le Centre hospitalier de l'Université de Montréal (CHUM) est un projet sur roulettes, comme les civières qui s'y alignent. Il est en perpétuelle mouvance, provoquant plus souvent qu'à son tour de la congestion et des débordements.

Le gouvernement de Jean Charest est maintenant «en mode réalisation». Cette déclaration n'a pas été faite lundi dernier lorsque le premier ministre a sorti l'artillerie lourde pour lancer l'appel de propositions du projet de construction du CHUM et démontrer, envers et contre tous, qu'il agit. Elle date du 24 mars 2005, lorsque, après des mois de tiraillements et de résistance, M. Charest avait finalement choisi le centre-ville comme emplacement de «l'hôpital universitaire du XXIe siècle».

Quatre ans plus tard, le CHUM en est encore à franchir une étape «importante» ou «décisive», selon le point de vue. Il faudrait d'ailleurs s'interroger car, après chaque grande conférence de presse qui réunit tout le gratin politique, hospitalier, pro-PPP et municipal, une nouvelle tuile s'abat sur le CHUM. Les explosions de coûts et les nouveaux délais ont souvent fait surface à la suite de ces opérations de marketing gouvernemental.

Cette semaine, c'est le rapport du vérificateur général du Québec qui est venu jeter un froid: gestion déficiente et gouvernance peu efficace, conclut-il pour le CHUM, son pendant anglophone, le CUSM, ainsi que le CHU Sainte-Justine. La saine pratique de gestion serait de fixer l'envergure des travaux, les coûts et les échéanciers afin de «préserver la responsabilité de chacun des acteurs». Aussi écrit-il que le modèle de gouvernance mis en place par Québec avec un directeur exécutif, l'Agence des partenariats public-privé, le CHUM et le ministère de la Santé «n'a pas donné les résultats escomptés».

Le CHUM continue donc d'avoir la bougeotte. Et le mouvement se fait sous plusieurs angles: leadership, coûts, échéanciers, plan clinique et projet immobilier.

Un projet orphelin

Le leadership est sans doute l'une des faiblesses importantes du CHUM, qui ne date d'ailleurs pas d'hier. Dès que le ministre de la Santé Jean Rochon avait décrété la fusion des hôpitaux Saint-Luc, Notre-Dame et Hôtel-Dieu, en 1995, ce fut le branle-bas de combat au sein de cette nouvelle entité. Les guerres de clocher entre médecins, d'un pavillon à l'autre, et chez les administrateurs tentant chacun de protéger leur territoire n'ont jamais permis de créer un véritable sentiment d'appartenance à l'institution. Entre 1997 et 2002, cinq directeurs généraux sont passés par la moulinette CHUM.

Puis le Dr Denis Roy en prend les rênes pendant six ans, soit jusqu'au début de l'été dernier. C'est à ce moment que le nouveau ministre de la Santé, Yves Bolduc, mécontent de la gestion du Dr Roy, qui a vu la subvention de 100 millions de dollars de la Fondation canadienne pour l'innovation lui glisser entre les mains, annonce publiquement qu'il envisage de le destituer. LE Dr Roy remettra sa démission quelques jours plus tard au conseil d'administration, lui-même ébranlé par le manque de confiance du ministre. Québec a eu beau planifier une augmentation de 30 % de la rémunération de la fonction de d.g., il n'a toujours pas trouvé de successeur au Dr Roy, cherchant la perle rare outre-frontières.

Dans les faits, le CHUM se trouve sans véritable défenseur, sans le porte-étendard essentiel aux représentations de coulisses comme aux points de vue exprimés sur la place publique avec un certain panache. Mais là aussi, le problème semble endémique au CHUM.

Il suffit de se rappeler le débat entre les tenants d'Outremont et ceux du centre-ville pour l'emplacement du futur CHUM. Le projet était orphelin. Le conseil d'administration avait même résolu, deux fois plutôt qu'une, de ne pas se porter à la défense du projet du centre-ville alors que le recteur de l'Université de Montréal, Robert Lacroix, déployait tous ses atouts en faveur d'Outremont avec emphase.

La suite des choses fut à l'avenant. Le projet s'est retrouvé entre les mains d'une structure à têtes multiples que le vérificateur général critique aujourd'hui.

L'obsession des délais et des coûts

Ce même flou s'applique lorsqu'il est question de coûts et d'échéanciers. Comme le souligne le vérificateur général, «la notion de respect des budgets approuvés en 2006» ne tient plus la route depuis l'été dernier, avec l'arrivée du ministre Yves Bolduc. Le directeur exécutif, Clermont Gignac, dont le mandat express est de garder les mains serrées sur les budgets, de suivre les travaux et d'assurer la cohésion des projets de modernisation, a littéralement perdu le contrôle.

Il semble que l'Agence des PPP, qui relève politiquement de la ministre des Finances, Monique Jérôme-Forget, en mène large jusqu'ici dans ce dossier. Mais avec la crise mondiale du crédit, le grand paquebot idéologique des PPP semble prendre l'eau. Et les critiques s'accentuent si bien que le p.-d.g. de l'Agence, Pierre Lefebvre, joue la vierge offensée lorsqu'on lui mentionne l'impact que pourraient avoir les conditions difficiles de financement sur les projets menés par les entreprises privées. Et du haut de ses fonctions, M. Lefebvre de répéter à quel point tous les détracteurs des PPP ne connaissent rien et ne comprennent rien au dossier et que, jamais au grand jamais, la formule des PPP n'a retardé le projet du CHUM.

Il reste toutefois que le projet qui devait voir le jour en 2000, puis en 2006, avant de faire un bond en 2010, est maintenant prévu pour 2018, une fois les deux phases de construction complétées. «C'est légitime d'être encore sceptique, mais j'ai reçu le message de lundi du premier ministre comme un signal fort que le projet est maintenant véritablement en marche», soutient de son côté le directeur général par intérim du CHUM, Serge Leblanc.

De report en report, le gouvernement Charest en est venu à être obsédé par l'échéancier de ce projet qui n'en finit plus de démarrer et de ne jamais prendre forme. Québec a donc décidé de faire fi de la démocratie municipale, avec la bénédiction du maire Gérald Tremblay et du chef de l'opposition officielle à Montréal, Benoit Labonté, en contournant la consultation qui devait être tenue pour étudier les modifications physiques du projet (hauteur, volumétrie, stationnement, par exemple).

Pour ce qui est des coûts, le plafond budgétaire est devenu une utopie. Les trois centres hospitaliers devaient totaliser 2,6 milliards en 2005. Un an plus tard, on apportait un ajustement d'un milliard. La facture avoisine maintenant les 5,2 milliards, dont 2,5 milliards pour le CHUM. Et ce n'est qu'une estimation. La proposition des soumissionnaires ne sera connue que dans un an.

Quant à la portion payable par l'État, il y a un risque de la voir augmenter, souligne le vérificateur général. Pourtant, les conditions énoncées par le gouvernement Charest à son arrivée au pouvoir en 2003 étaient claires: «tout rehaussement devait être financé par des sources externes au gouvernement».

Un peu plus, un peu moins

Les inconnues sont également fort nombreuses du côté de ce que sera le CHUM sur le plan clinique. La Fédération des médecins spécialistes a obtenu, à force de pressions publiques, des modifications l'automne dernier au nombre de lits et de salles d'opération. Mais entre maintenant et la fin de la première phase de construction prévue en 2013 et la deuxième phase complétée théoriquement en 2018, y aura-t-il encore des changements? L'émergence de nouvelles technologies médicales, des changements politiques et peut-être de nouveaux besoins des médecins ou des chercheurs pourraient changer la donne.

Pour ce qui est de la traduction immobilière du plan clinique, il y a encore beaucoup à faire. Dans les coulisses du CHUM, on reconnaît que les versions du projet se sont multipliées et varient d'une semaine à l'autre. Le 20 avril prochain, les premières discussions avec les soumissionnaires commencent, mais le client, le gouvernement, ne sait pas encore exactement ce qu'il veut. Pour l'instant, le CHUM, c'est un projet de 220 000 mètres carrés occupés par les consultants.

À voir en vidéo