Gestion déficiente pour les trois CHU

Québec — À l'arrivée d'Yves Bolduc au poste de ministre de la Santé et des Services sociaux, le contrôle des coûts des projets du Centre hospitalier de l'Université de Montréal (CHUM), du Centre universitaire de santé McGill (CUSM) et du Centre hospitalier universitaire de Sainte-Justine (CHUSJ) est devenu secondaire. Les coûts sont passés de 3,2 à 5,2 milliards sans que de nouveaux budgets soient approuvés par le conseil des ministres, ce qui va à l'encontre d'une saine gestion.

C'est ce qu'établit, en évitant de nommer le ministre, le vérificateur général du Québec, Renaud Lachance, dans son rapport dévoilé hier et intitulé Projets de modernisation des centres hospitaliers universitaires de Montréal. «Un changement d'orientation est survenu au fil du temps quant à l'importance attachée à la notion de respect des budgets approuvés en 2006. Ce contrôle était important jusqu'à l'été 2008», écrit le vérificateur général.

Renaud Lachance reproche au gouvernement de ne pas avoir «arrimé» les trois dimensions de tout projet immobilier: les travaux à réaliser, c'est-à-dire l'envergure des projets, les coûts et l'échéancier. «Les experts qu'on a consultés nous disent qu'en tout temps, une saine gestion immobilière demande que l'on ait un arrimage synchronisé de [ces] trois dimensions», a indiqué M. Lachance lors d'une conférence de presse. «À l'été 2008, on a eu, je dirais, une désynchronisation.»

Le vérificateur général a critiqué le fait qu'un appel de propositions ait été lancé par le CUSM en décembre alors que son budget adopté en 2006 ne tenait plus et qu'un nouveau budget n'avait pas été autorisé par le gouvernement. La même chose risquait de se produire pour le CHUM. Mais voilà, après avoir pris connaissance du rapport sévère du vérificateur, le gouvernement a décidé d'annoncer en grande pompe, lundi dernier, l'appel de propositions pour le projet du CHUM ainsi que le nouveau budget qui passe à 2,5 milliards, le même chiffre apparaissant dans le rapport. Il s'agit d'une hausse de 1,1 milliard par rapport au budget adopté en 2006 par le gouvernement Charest, soit un écart considérable de 81 %. Yves Bolduc a confirmé, hier, que le conseil des ministres adopterait d'ici quelques jours un décret pour confirmer ce budget. Le vérificateur a salué cette initiative: mieux vaut tard que jamais.

Renaud Lachance se montre tout aussi critique qu'il l'était en 2006 à l'égard de la gouvernance à deux têtes des projets de CHU, soit un directeur exécutif responsable des coûts et de l'échéancier et les directeurs généraux des CHU qui s'occupent de définir les besoins, ce qu'on appelle le plan fonctionnel et technique (PFT). «C'est une structure de gouvernance qui ne favorise pas l'efficience des travaux» et génère des risques, juge-t-il. Et la présence d'une troisième tête dirigeante, le président de l'Agence des partenariats public-privé, vient compliquer les choses.

Nommé à la fin de juin 2008, Yves Bolduc s'est heurté dès le mois d'août au refus du Dr Gaétan Barrette, le président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ) d'approuver le PFT du CHUM. «Le Dr Barrette est allé à la télévision puis il a déchiré le dossier du CHUM», a rappelé M. Bolduc dans un point de presse. Le PFT adopté en 2007 par son prédécesseur, Philippe Couillard, ne faisait plus l'affaire. Le nombre de lits est passé de 700 à 772, les salles d'opération, de 30 à 39, et les médecins ont obtenu chacun leur bureau. Il fut aussi décidé de démolir l'hôpital Saint-Luc pour le rebâtir à neuf.

De la hausse de deux milliards des coûts pour les trois projets de CHU, une somme de 556 millions, ou 28 %, vient des changements apportés aux projets et un montant de 572 millions, soit la même proportion, est lié à l'inflation. Les projets étant retardés, ils coûtent plus cher. La part du lion, soit 891 millions, ou 44 %, est imputable à une réévaluation des contingences (les imprévus), à une provision pour risques imposée par l'Agence des PPP et à d'autres ajustements non précisés. Le coût du projet du CUSM passe à 2,22 milliards, soit 743 millions de plus, ou 50 %. Le coût de la modernisation du CHU de Sainte-Justine grimpe de 147 millions, ou de 42 %. «Oui, on a les moyens de se payer ça», a soutenu Yves Bolduc. C'est un bon investissement, selon le ministre. Puis citant un éditorial du Devoir, le ministre a enchaîné: «Si on est capable de se payer des gros barrages, de se payer de grosses infrastructures, c'est normal qu'on investisse également dans nos établissements de santé.»

Alors que Philippe Couillard martelait que tout dépassement de coût serait à la charge de l'établissement et de sa fondation, Yves Bolduc reconnaît que c'est le gouvernement qui paiera la totalité de la note de deux milliards ainsi que les «ajustements mineurs» qui pourraient survenir.

Dans son rapport, le vérificateur général s'inquiète en outre du financement des projets du CHUM et de Sainte-Justine. Dans les deux cas, les sommes qui devaient provenir de la Fondation canadienne de l'innovation ne sont pas au rendez-vous. De plus, la Fondation du CHUM n'a recueilli que 20 des 200 millions qu'elle comptait amasser. Dans le cas du CHUM, «la possibilité qu'on n'obtienne pas les sommes escomptées est élevée», écrit-il. On ne se préoccupe pas toutefois du financement privé du CUSM, qui attend 321 millions de ses fondations.

Pour Sylvain Simard, porte-parole de l'opposition officielle en matière d'administration publique, le vérificateur confirme que «la gouvernance de ce projet [le CHUM] ne mène nulle part. Personne ne prend de décision». Son collègue affecté à la santé, Bernard Drainville, a souligné que certains services administratifs du CHUM, tel le service des ressources humaines, ne se retrouveront pas dans le nouveau CHUM, mais ailleurs dans un autre bâtiment. M. Simard s'oppose au recours au PPP pour le CHUM, ce qui ajoute aux risques que présente le projet.

De son côté, le porte-parole adéquiste en matière de santé, Éric Caire, a parlé d'un «échec lamentable» essuyé par le gouvernement Charest. «La nouvelle devise du ministre, c'est: il faut qu'on continue le dégât», a lancé le député.

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