Le piège des échéances

Plus de six milliards de dollars revenant au Québec dorment à Ottawa, a soutenu le Parti québécois lors d'une interpellation, hier, du ministre des Affaires intergouvernementales, Jacques Dupuis. Questionné au lendemain du dépôt du premier déficit budgétaire officiel en dix ans sur ses objectifs de «récupération» de cette somme, M. Dupuis a refusé de fixer quelque cible ou échéance, car ce sont à ses yeux des «pièges» pour les ministres.

Québec — «Un ministre qui s'engage dans des échéances est un ministre qui risque de manquer son coup»: tel est l'adage formulé hier par le ministre des Affaires intergouvernementales, Jacques Dupuis. Cette position rappelle celle récemment exprimée par son collègue ministre de la Santé, qui refuse désormais de fixer des objectifs de réduction du temps d'attente dans les urgences du Québec.

M. Dupuis avait été convoqué par son vis-à-vis péquiste, Alexandre Cloutier, pour une interpellation de deux heures au sujet des «décisions du gouvernement fédéral et de leurs effets sur la situation financière du Québec». Selon le PQ, il y a «pour plus de six milliards de contentieux avec Ottawa», une somme qui serait «pourtant bienvenue dans l'économie du Québec présentement».

Au moment de citer son adage, M. Dupuis répondait plus précisément à des questions sur les transferts fédéraux en matière d'éducation post-secondaire, lesquels ont été réduits en 1994 et n'ont jamais été ramenés à leur niveau par la suite. Les provinces réunies en Conseil de la fédération demandent depuis 2005 le rétablissement de ces transferts. Alors que le Québec en faisait une priorité en 2005 et en 2006, et comptait récupérer ainsi 800 millions, il a semblé abandonner ce dossier. M. Cloutier a interrogé le ministre: «Quel est votre plan pour régler ce dossier-là, qui dure maintenant depuis 1994-95? Ce sujet est une de vos priorités, c'est du moins ce qu'on peut lire dans le budget.»

Le ministre Dupuis a expliqué que son «instinct de conservation et un peu d'expérience» le conduisaient à répondre que lorsqu'on «donne des échéances, si on les dépasse d'une journée, on se le fait reprocher». Par conséquent, il a répondu ne pas vouloir tomber dans «ce piège-là». À son sens, «si on ne donne pas d'échéance publiquement, ça ne veut pas dire qu'on ne travaille pas le dossier de façon extraordinairement active».

Six milliards

La somme de six milliards provient d'une liste que dresse Alexandre Cloutier depuis plusieurs mois. On y retrouve notamment le changement de la formule de péréquation, qui implique une perte évaluée à un milliard; deux milliards de Chantiers Canada dans le domaine névralgique des infrastructures, un montant annoncé mais non encore versé; les 421 millions qui doivent être remboursés au Québec pour la crise du verglas de 1998; les 250 millions pour une correction à la péréquation pour les revenus d'Hydro-Québec.

Le ministre prend ces dossiers «à la légère», a commenté M. Cloutier. Aux yeux de ce dernier, M. Dupuis semble considérer que toutes ces sommes à Ottawa découlent de tensions normales du fédéralisme. «Je n'ai pas senti le ministre ni un gouvernement qui avaient la volonté réelle de régler les dossiers avec un plan, avec une stratégie», a-t-il déploré. M. Dupuis a rétorqué que parce qu'il est souverainiste, le PQ cherchait à monter en épingle les différends avec Ottawa, à cacher les succès des fédéralistes, afin de démontrer que «ça ne marche pas, le Canada, donc il faut s'en séparer pour que ça marche mieux».

Alexandre Cloutier s'est dit surpris de voir le ministre de l'Emploi, Sam Hamad, se pointer à l'interpellation et accaparer près de 50 % du temps de réponse de son collègue Dupuis. De même, M. Dupuis a fait faux bond aux journalistes après l'interpellation et a délégué le député de Laval, Alain Paquet, président de la Commission des finances publiques, pour tenir un point de presse. Ce dernier a admis que des litiges importants doivent encore être réglés. «Oui, il y a du travail à faire, mais nous sommes en demande, cela démontre notre volonté et notre détermination», a-t-il soutenu.

M. Cloutier a critiqué l'outil parlementaire de l'interpellation, lequel était privilégié par la ministre des Finances, Monique Jérôme-Forget, dans l'histoire de la Caisse de dépôt. «On a tellement vanté les mérites de l'interpellation au cours des dernières semaines. Souvenez-vous, on nous disait que l'interpellation était un lieu d'échange approprié pour aller au fond des choses», a déclaré le député dubitatif.

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Avec La Presse canadienne

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