Jérome-Forget peint l'avenir en rouge

Photo: Jacques Nadeau

Québec — Le Québec est retombé dans l'ornière des déficits. Pour tenter de renverser la tendance, le gouvernement Charest imposera une hausse de la taxe de vente du Québec (TVQ), considérée comme une hérésie politique dans les rangs libéraux, et s'avancera dans la voie tracée par le rapport Montmarquette en commençant par indexer tous les tarifs de l'État québécois qui ne le sont pas déjà.

«Il y a des moments où l'Histoire se joue, où on a le sentiment que le monde ne sera plus comme avant», a déclaré, hier, Monique Jérôme-Forget en commençant son discours du budget à l'Assemblée nationale.

La ministre des Finances a présenté son troisième budget, qui est marqué par des revenus de 62,2 milliards en 2009-10, des dépenses en hausse de 4,5 % et un déficit de 3,9 milliards. L'année suivante, le déficit atteindra 3,8 milliards. Le retour à l'équilibre budgétaire doit survenir dans quatre ans, mais le gouvernement n'a pu déterminer où il trouvera 60 % des sommes pour y arriver. Bref, une bonne partie des déficits est structurelle et n'est pas liée à la récession.

Le gouvernement présentera un projet de loi pour suspendre l'application de la Loi sur l'équilibre budgétaire. Il n'aura pas à rembourser sur une période de cinq ans les deux déficits, soit près de neuf milliards, qui seront passés à la dette. En outre, il pourra faire des déficits «décroissants» pour les années subséquentes.

La réserve de 2,3 milliards que s'était constituée la ministre est presque complètement épuisée; une somme de deux milliards sert à assurer l'équilibre pour l'année qui s'achève; les 300 millions restants s'évanouiront dans le déficit de 2009-10.

Dès le 1er janvier 2011, le gouvernement Charest haussera la TVQ de 1 % , ce qui procurera au trésor public une somme de 1,2 milliard. Mais Monique Jérôme-Forget ne se contente pas d'introduire une hausse de la TVQ qui la répugnait il y a six mois à peine, elle amorce une petite révolution dans la tarification des services publics. S'inspirant du rapport du groupe de travail présidé par l'économiste Claude Montmarquette, la ministre préconise «le concept de l'utilisateur-payeur». À compter du 1er janvier 2011, tous les tarifs qui ne sont pas indexés, qui s'élèvent à trois milliards par an, le seront. Tous les ministères et organismes devront évaluer les coûts de tous les services «pour lesquels une tarification aux utilisateurs est exigée ou pourrait l'être». C'est un véritable débat sur les tarifs que le gouvernement lance, indique-t-on au ministère.

Le budget est basé sur une contraction de 1,2 % de l'économie québécoise en 2009 et un retour à une modeste croissance de 1,9 % en 2010. Le taux de chômage passera de 7,9 % à 8,9 % cette année, une perte de 38 000 emplois. Cette reprise n'est pas «certaine», a reconnu Mme Jérôme-Forget. «Il n'y a aucune certitude quant à l'économie», estime-t-elle. «S'il y a des économistes dans la salle, vous n'êtes pas bons, vous changez d'idées à tous les mois», a-t-elle lancé lors du point de presse à huis clos.

Comme promis, les missions de la santé et de l'éducation sont protégées: le budget de la santé passe de 25,4 à 26,9 milliards, une croissance de 5,7 %, tandis celui de l'éducation va de 13,9 à 14,4 milliards, soit 3,5 %, ce qui ne couvre que l'augmentation normale des dépenses. Le poste de la santé représente maintenant tout près de 45 % des dépenses de programme du gouvernement.

Peu de compressions sont prévues dans les autres ministères, mais elles pourraient survenir l'an prochain. Même s'il affiche un déficit de 3,8 milliards en 2010-11, le budget limite la croissance des dépenses à 3,2 %. On ne sait si le gouvernement s'y tiendra: l'an dernier, il prévoyait limiter cette croissance à 3 % en 2009-10 pour finalement continuer sur son erre d'aller jusqu'à 4,7 %.

Le budget ne prévoit aucun nouveau plan de relance, le gouvernement misant sur les initiatives déjà annoncées comme les investissements majeurs dans les infrastructures. La ministre des Finances n'a pas suivi les conseils de certains économistes, tels ceux du Mouvement Desjardins, qui recommandaient au gouvernement de stimuler la consommation en versant jusqu'à 1,5 milliard aux contribuables. À cet égard, le budget apparaît famélique: les engagements annoncés hier totalisent 242 millions en 2009-10 et 237 millions l'année suivante.

La plupart de ces initiatives visent le financement des entreprises et la formations de la main-d'oeuvre. Ainsi, le Pacte pour l'emploi est bonifié et son enveloppe triennale passe d'un milliard à 1,5 milliard. L'essentiel des sommes, soit 220 millions cette année et 230 millions l'an prochain, vient du gouvernement fédéral.

Pour les entreprises, la ministre fait revivre le Régime d'épargne-actions sous la forme d'un REA II. Un fonds d'urgence de 500 millions est constitué avec le Fonds de solidarité de la FTQ et la Société générale de financement. Avec le Fonds de solidarité, la Caisse de dépôt et placement du Québec donnera un coup de pouce au gouvernement pour le financement d'un fonds de capital de risque de 825 millions. Enfin, trois fonds d'amorçage d'entreprises verront le jour et totaliseront 125 millions.

Pour la famille, le gouvernement Charest remplit deux promesses électorales en maintenant sa cible d'offrir 220 000 places en garderie à 7 $ d'ici 2010. De plus, il augmente le crédit d'impôt pour les services de garde non subventionnés afin qu'ils équivalent au tarif de 7 $ par jour.

L'opposition officielle a dénoncé l'absence d'un plan de relance. «C'est du saupoudrage, c'est de l'éparpillement de petites mesures», a déploré François Legault, porte-parole en matière de finances. Aucune nouvelle mesure n'est prévue pour l'éducation, aucune nouvelle somme n'est destinée à contrer le décrochage scolaire, qui devrait être «une urgence nationale», selon lui.

François Legault, que Mme Jérôme-Forget désignait comme «le king de la TVQ», a qualifié de «coup de théâtre» la hausse de la TVQ annoncée par la ministre.

Entre l'arrivée au pouvoir des libéraux en 2003 et l'année 2011, la dette du Québec aura doublé pour atteindre 144 milliards, a signalé M. Legault.

Pour l'opposition adéquiste, la croissance de la dette est préoccupante. La chef intérimaire de l'ADQ, Sylvie Roy, estime que le gouvernement «abandonne nos enfants» en suspendant la Loi sur l'équilibre budgétaire. Pour sa part, le député de Mercier, Amir Khadir, de Québec solidaire, estime que le budget «nous enfonce plus profondément dans la tempête». Il a reproché au gouvernement de n'avoir prévu que sept mesures pour les particuliers contre 21 pour les entreprises.

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