L'entrevue - Le Québec «accro» à la dette

Denis Bédard
Photo: Denis Bédard

Le Québec a tenté plusieurs cures de désintoxication pour s'affranchir de cette drogue dure de la dette publique. En vain, soutient Denis Bédard, ancien secrétaire du Conseil du trésor. À quelques jours du dépôt du budget 2009-2010, le premier officiellement déficitaire en 10 ans, analyse et suggestions d'un mandarin.

Québec — La dette publique! Avec la crise et les plans de relance, on l'avait presque oubliée, celle-là. Mais Denis Bédard, de l'autre côté de la table d'un restaurant de la Grande-Allée, s'inquiète, quelques jours avant le dépôt du budget, prévu pour jeudi: «Même à long terme, je ne vois pas le bout du tunnel.»

Cette dette du Québec, Denis Bédard a été aux premières loges pour la voir croître et même exploser. Véritable mandarin québécois, entré au service de l'État en 1964 comme on entre en religion, il fut sous-ministre adjoint aux Finances en pleine ère Parizeau. Au tournant des années 90, l'économiste de formation atteindra un des plus hauts sommets de la fonction publique québécoise: secrétaire du Conseil du trésor. Délégué du Québec à Düsseldorf de 1992 à 1995, il prendra ensuite une «première» retraite. On lui commande alors d'importants rapports, notamment sur la réorganisation municipale. En 2004, il revient au service de l'État comme sous-ministre aux Relations internationales, avant de retourner à la retraite il y a presque deux ans.

«J'ai été témoin de la mise en place des grandes politiques de l'État québécois.» Depuis, les progrès du Québec ont été nombreux. Mais on oublie souvent ce qu'il qualifie d'«envers du décor». Dans une conférence à Innsbruck en 2007, il note qu'au final, «l'État est sorti éclopé de cette aventure». On a étiré au maximum tous les «élastiques» disponibles, illustre-t-il:

- Augmentation des impôts «jusqu'à ce que les contribuables québécois soient parmi les plus taxés au Canada».

- Augmentation des emprunts jusqu'à ce que le Québec soit la province la plus endettée, après Terre-Neuve (36,1 % du PIB, par rapport au Québec, 34,3 %).

Denis Bédard se souvient des années d'expansion phénoménale du secteur public. À partir de 1974, la croissance des dépenses atteint un rythme de 20 % annuellement alors que le PIB croît seulement de 4,9 %, puis stagne pratiquement en 1975 à 0,9 %. «Au début des années quatre-vingt, c'était catastrophique: la rémunération globale des employés du secteur public était beaucoup plus élevée que celle du secteur privé, les contribuables étaient surtaxés et le Québec était surendetté.»

Désintoxications infructueuses

Désintoxication: l'image n'est pas de Denis Bédard, mais elle illustre bien l'affaire. À partir des années 80, le Québec tente différentes cures infructueuses pour se défaire de la dépendance à ses deux drogues dures préférées: croissance des dépenses et endettement.

«Pendant une décennie, on a vraiment essayé», se souvient Denis Bédard. Puis, devant le succès mitigé, l'Assemblée nationale vote en 1996 la Loi sur l'équilibre budgétaire «obligeant le gouvernement à revenir graduellement au déficit "zéro" à compter de 1999-2000». On y est parvenus, certes, mais non sans «fragiliser les réseaux d'éducation et de la santé» et «négliger la rénovation et le remplacement des infrastructures».

Et tout cela s'est fait dans des conditions relativement favorables: une croissance économique de presque dix ans. Puis, 2008 arrive avec ses «tempêtes» financières et économiques. «Notre vulnérabilité» est de nouveau mise en évidence, explique Denis Bédard. Le gouvernement Charest endette le Québec avec un plan de 42 milliards de dollars pour les infrastructures. D'accord, il s'agit d'immobilisations. «Mais il ne faut pas oublier l'impact sur le budget. À court terme, les taux d'intérêt sont faibles, mais à terme, l'impact a été estimé à 1,4 milliard.» Déjà que la dette nous coûte environ 8 milliards annuellement, sur un budget de 60 milliards.

1974, 1982, 1990, 2008: à chaque crise budgétare, le Québec traverse ralentissements et récessions sans avoir réglé les problèmes de sa base budgétaire. De plus, pleins de bonnes intentions, les gouvernements ne se facilitent pas la tâche et adoptent de nouveaux programmes. Dernier en lice: l'assurance parentale, qui a de bons effets indéniables sur la natalité, mais qui est «franchement trop coûteuse», note Denis Bédard.

Et le Fonds des générations (FdG), pour lutter contre la dette? Il n'est pas certain que ce fut une bonne idée; comme si «le gouvernement avait décidé d'emprunter pour jouer sur les marchés financiers, ce qui ne se fait pas sans risque, comme on peut le voir actuellement». Déposé à la Caisse de dépôt et placement, le FdG a perdu 22,4 %... après un rendement de 5 % l'année précédente.

Le Québec renouera jeudi officiellement avec les déficits. Il tentera assurément de restreindre au maximum la croissance de ses dépenses. Or, les deux postes budgétaires, la Santé (25 milliards) et l'Éducation (15 milliards), sont comme des «trous noirs», lance Denis Bédard. Le Québec dépense moins que les autres provinces en santé et plus que les autres en éducation. «Compte tenu de la capacité de payer du Québec, il y a un surfinancement de l'Éducation. Un paradoxe que le ministère n'a jamais expliqué.» En 2004, dans un rapport, il soutenait qu'en fusionnant cégeps et commissions scolaires, l'État pourrait économiser 100 millions. «On a refusé de faire le débat», déplore-t-il, rappelant que le ministre de l'époque, Pierre Reid, avait tout de suite fermé la porte à quelque discussion que ce soit.

Des hypothèses que le mandarin aimerait bien voir examinées dans les prochains budgets:

- La création d'une «caisse santé». Il s'agirait de sortir les soins de santé du budget courant et de lui conférer un «financement mixte composé de subventions du ministère et des sources de revenus dédiées aux soins de santé».

- Le plan des infrastructures pourrait faire augmenter la «dette directe» de 40 milliards en six ans. Elle est de 129 milliards actuellement. Pour limiter cette croissance, le gouvernement pourrait payer à même les dépenses courantes une mise de fonds de 10 % du coût des immobilisations.

Élastiques étirés au maximum

En 1991, dans une conférence, Denis Bédard s'interrogeait: vivons-nous une «impasse budgétaire» ou une «impasse de l'État»? «Lorsque tous les élastiques disponibles ont été étirés au maximum, on peut dire qu'on est rendu à l'impasse de l'État.» Il ne se fait pas d'illusion pour jeudi: d'une part, les mandarins n'aiment pas recevoir de conseils venant de «l'extérieur». D'autre part, les gouvernements «préfèrent en général aplatir les budgets des ministères sans prendre de décision précise sur le niveau des services». Cela, à ses yeux, «fait aussi partie de l'impasse de l'État, pour ne pas dire de l'impasse politique. Mais bon. Ne soyons pas fatalistes et attendons d'écouter le discours sur le budget».

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