Quel remède pour la Caisse de dépôt?

La Caisse de dépôt et placement du Québec vient d'essuyer la pire perte de son histoire, soit 40 milliards dont 10 milliards qui s'expliquent difficilement. Plusieurs voix s'élèvent pour réclamer que toute la lumière soit faite sur les déboires du bas de laine des Québécois.

À l'issue de la conférence de presse qu'ont donnée mercredi les dirigeants de la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) — son président et chef de la direction par intérim Fernand Perreault en tête, flanqué du président du conseil d'administration Pierre Brunet —, plusieurs questions sont restées sans réponses. Des questions pointues, parfois techniques mais des questions capitales.

Ainsi, Jacques Parizeau s'inquiète au plus haut point du niveau d'endettement de la Caisse. «Emprunter des sommes pareilles pour les reprêter, ça n'a rien à voir avec la gestion des pensions», a livré l'ancien premier ministre, et l'un des bâtisseurs de la CDPQ, au Devoir.

Il y a dix ans, la Caisse n'empruntait pas, se contentant de gérer l'avoir net de ses déposants. Mais depuis lors, la Caisse s'est mise à emprunter pour créer un effet de levier et augmenter son rendement. Après une première progression de 1998 à 2002, la croissance de ses emprunts a suivi une courbe exponentielle avec l'arrivée d'Henri-Paul Rousseau. En 2007, la Caisse affichait un passif de 71,8 milliards, soit 46 % de son avoir net. En 2008, ce passif a légèrement diminué, à 66,8 milliards, mais comme l'actif net de la Caisse a fondu de 40 milliards, la part de l'endettement a grimpé à 55,6 %. Or, l'effet de levier joue à la hausse, mais il joue aussi à la baisse.

L'autre question lancinante, à laquelle la Caisse n'a pas encore totalement répondu, c'est de savoir ce qui l'a conduite à acquérir 13 milliards en papiers commerciaux synthétiques non bancaires, les funestes PCAA, soit 40 % du marché canadien! C'est d'autant plus intriguant que cette forme de produits dérivés issus de l'imagination de financiers américains servait à remplacer les très sûrs bons du Trésor du gouvernement.

«Pourquoi la Caisse de dépôt et placement est-elle l'investisseur au Canada qui a le plus acheté de cette saloperie? Et pourquoi c'est au Québec qu'on en a le plus acheté?», se demande l'ancien premier ministre Bernard Landry. La Banque Nationale, Desjardins, Jean Coutu, la Société générale de financement (SGF) et plusieurs organismes gouvernementaux sont aussi tombés dans le panneau.

Des questions se posent également sur le fait que la CDPQ détenait 30 % des actions de la firme torontoise Coventree, le plus important émetteur de PCAA non bancaires. La notoriété de la Caisse a-t-elle favorisé la propagation de ces titres contaminés? Selon Robert Pouliot, consultant dans la gestion des caisses de retraite, la CDPQ s'est placée en conflit d'intérêts. Elle s'est comportée comme une banque d'affaires qui écoule des titres plutôt que de défendre l'intérêt de ses déposants.

Dans sa petite poche!

Claude Béland, l'ancien président du Mouvement Desjardins et aujourd'hui président du Mouvement d'éducation et de défense des actionnaires (MEDAC), se rappelle d'Henri-Paul Rousseau quand il était président de la Banque Laurentienne. «Il adorait les nouveaux produits — les hedge funds, les swaps — qu'on avait du mal à comprendre. Il est entré dans la modernité de la finance», a relaté M. Béland.

De son côté, Jacques Parizeau se pose beaucoup de questions sur la gestion actuelle de la Caisse. Il a dit souhaiter qu'une enquête publique soit menée sur les circonstances qui ont conduit à cette perte monumentale. L'ancien premier ministre Bernard Landry abonde dans le même sens, tout comme Yves Michaud. Le Robin des banques qui, dans une autre vie, a eu maille à partir avec Pierre Brunet, l'actuel président du conseil d'administration de la Caisse, exige même l'équivalent d'une commission Gomery.

Mais Jean Campeau, qui a tenu les rênes de l'institution de 1980 à 1990 et qui fut député et ministre du Parti québécois de 1994 à 1996, doute qu'une commission parlementaire parvienne à démêler l'écheveau de cette déconfiture financière. «J'ai vu ce que ça a donné quand Henri-Paul [Rousseau] est venu en commission parlementaire. Il a mis les députés dans sa petite poche. Ma foi, il fallait presque le féliciter parce qu'il avait investi dans les PCAA!», s'est rappelé Jean Campeau.

Qui plus est, les commissions parlementaires, quand elles accueillent des dirigeants des sociétés d'État, ont un inconvénient de taille: le ministre de tutelle s'emploie, invariablement, à en défendre les dirigeants. C'est la gestion du ministre et sa responsabilité qui est en cause. «Le système est pourri», estime M. Campeau.

Développer le Québec

En 2008, la Caisse a non seulement mal paru relativement à quelques positions importantes qu'elle a prises — on pense à une perte de neuf milliards liée à la couverture des devises —, mais elle semble s'être trompée sur presque toute la ligne. «Elle a fait moins que les indices 14 fois sur 18, du jamais vu», a noté Michel Nadeau, un ancien vice-président de la Caisse.

Jacques Parizeau voudrait que la Caisse revienne «à des considérations prudentielles» et à une «gestion de bon père de famille». Il faut revoir en ce sens la réglementation qui l'encadre, estime l'ancien premier ministre. Pour sa part, Jean Campeau mettrait fin aux primes de court terme qui sont accordées aux dirigeants de l'institution. «Il semble que la base de la prime ne tenait pas compte du risque, ni de l'apport au développement économique du Québec», croit l'ancien président.

Henri-Paul Rousseau soutenait que le fait de réaliser un rendement optimal constituait précisément l'apport de la CDPQ à l'économie du Québec. Or ses participations dans les entreprises du Québec ont été toujours très rentables, davantage que le marché boursier, a rappelé Jean-Claude Scraire, qui fut président de la Caisse de 1995 à 2002. Beaucoup plus rentables que son investissement de 650 millions dans les aéroports en Grande-Bretagne, un très mauvais placement, a souligné Jean Campeau.

Tant Jean-Claude Scraire que Jean Campeau trouvent inconcevable que la Caisse ait cédé ses activités de financement des petites et moyennes entreprises à la Banque de développement du Canada. Cependant, il faut se rappeler que c'est le rapport signé par Pierre Brunet, le président du c.a. de la Caisse, qui a conduit au retrait de l'institution des régions du Québec et à la diminution du rôle de l'État dans le capital de risque au Québec.

En fait, le gouvernement devrait forcer la CDPQ à soumettre sa gestion, et pas seulement ses résultats financiers, à une vérification complète par le vérificateur général du Québec, Renaud Lachance, croit Jean Campeau. Quand il était président de l'institution, celui-ci s'était toujours opposé à pareille intervention, mais c'est un réflexe qu'il est temps d'ignorer, juge-t-il aujourd'hui.

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