Bachand défend Rio Tinto Alcan et vante l'entente secrète

Québec — Raymond Bachand dit comprendre Rio Tinto Alcan d'avoir fermé l'usine de Beauharnois en Montérégie et procédé à 300 mises à pied cette semaine. Le ministre québécois du Développement économique soutient avoir toujours confiance dans le caractère «béton» de l'entente de continuité par laquelle Alcan, avant d'être acquise par Rio Tinto, s'engageait pourtant à protéger des emplois et à faire des investissements en contrepartie d'une aide substantielle de l'État: un prêt de 400 millions; le prolongement du bail de la Péribonka jusqu'en 2058; un nouveau bloc d'énergie de 225 MW supplémentaires.

M. Bachand se dit fier de cette entente par laquelle «on a réussi à s'assurer que, quel que soit le propriétaire, le leadership du Québec dans le monde pour les prochains vingt ans, il va être au Québec». Mais cette entente comporte des aspects confidentiels qu'a dénoncés l'opposition officielle, hier. Malgré tout, le ministre a confié hier que lorsqu'il écrira ses mémoires, il décrira l'entente comme son «plus beau coup en carrière». «Je m'attends à ce vous disiez "Bravo, monsieur Bachand!"», a-t-il dit en persiflant, en entrevue au Devoir, hier en fin de journée.

Le leader péquiste Stéphane Bédard a au contraire vu de «l'incompétence» dans la gestion du dossier Alcan par le gouvernement Charest et affirme qu'en concluant une entente secrète, il a menti à la population. Le PQ a réclamé hier en vain que les parties «secrètes» de cette entente soit rendues publiques et que Jean Charest, actuellement en vacances (jusqu'à lundi), remplace M. Bachand dans ce dossier. Le PQ soutient que la partie confidentielle de l'entente, cachée par le ministre, qui promettait pourtant de protéger les emplois, permet aujourd'hui à la multinationale de procéder au dégraissage en cours.

Aux yeux du ministre, d'ailleurs, l'entreprise «respecte l'entente» en question; les fermetures et les mises à pied n'y contreviennent pas. Par conséquent, il n'entend pas prendre de mesures particulières pour inciter l'entreprise à revenir sur sa décision, malgré l'aide qu'a apportée l'État québécois à la multinationale en 2006.

«Le pire, là-dedans, pestait Stéphane Bédard hier, c'est que ce sont les Québécois et les travailleurs qui ont été floués par le peu de prudence qu'a eu le gouvernement à l'époque, en nous mentant sur les conditions d'investissement.»

Le ministre estime que le PQ tente de faire de la «partisanerie» avec une situation difficile: «Il y a quand même un bout à Stéphane Bédard de nous accuser d'être responsables de la crise économique mondiale!» Selon M. Bachand, Rio Tinto Alcan n'avait pas d'autre choix: «Le prix de l'aluminium, qui était à 2800 $ [la tonne] quand on a signé le deal, qui est monté à 3500, est rendu en bas de 1400 $. L'aluminium s'empile dans les entrepôts de tout le monde», a-t-il dit.

Invoquant son «serment de ministre», M. Bachand a refusé hier de préciser le prix à partir duquel Rio Tinto Alcan est dispensé de ses obligations à l'endroit du gouvernement du Québec, mais plusieurs sources estiment que le seuil a été fixé à 1800 $ la tonne. Si le prix se maintenait en bas de ce seuil pendant 30 jours consécutifs avec un taux de change d'au moins 88 ¢US, la compagnie pouvait invoquer une «clause catastrophe», comme l'a nommée le ministre mardi. Il a comparé ce type de clause à celle qui se trouve dans les contrats d'assurance: «S'il y a une émeute, vous n'êtes plus couvert.» À ses yeux, Beauharnois comme Shawinigan sont des usines désuètes condamnées à être fermées d'ici 2015 pour des raisons environnementales. Selon lui, de toute façon, l'entente ne comportait pas de plancher d'emploi par usine.

Aux yeux du PQ, le gouvernement du Québec n'a plus de rapport de force en raison de cette entente de continuité. M. Bédard a déploré que le gouvernement Charest n'ait pas inclus dans la clause catastrophe une obligation pour la compagnie de discuter avec le gouvernement avant de faire des mises à pied ou des fermetures. Selon lui, Rio Tinto Alcan peut «faire ce qu'elle veut».

M. Bédard y voit une conséquence du «laisser-faire libéral». Il soutient que si la Caisse de dépôt avait, en 2006, eu un mandat plus clair de soutenir l'économie québécoise, elle aurait pu intervenir et garder la propriété d'Alcan au Québec, et éviter qu'une multinationale «pompe des liquidités au Québec pour les envoyer au siège social de Londres». Il estime que, au lieu d'investir à perte des milliards dans des outils financiers sans valeur, il aurait mieux valu que la caisse défende «nos fleurons industriels» et leur permette d'investir et de croître.

Au contraire, la clause de confidentialité est un «incitatif à la fermeture» d'usine : «Quand on dit à Alcan: Vous pouvez vous soustraire à vos engagements si des conditions de marché X sont rencontrées pendant un délai de 30 jours, ce qu'on lui dit, c'est: Vous avez une fenêtre de fermeture, mais, si vous ne profitez pas de cette fenêtre de fermeture actuellement, vous n'en aurez peut-être pas dans l'avenir.»

Khadir ne dit pas non à la nationalisation

Le député de Québec solidaire, Amir Khadir, était outré, hier, de l'attitude du ministre Raymond Bachand, qu'il accusait de ne pas défendre les intérêts du Québec. Au sortir d'une rencontre avec les travailleurs de Beauharnois, M. Khadir a invité l'entreprise à s'inspirer de Barack Obama et à faire preuve de «responsabilité». «L'usine est rentable», a-t-il martelé. Faudrait-il nationaliser l'entreprise? «Ça peut aller jusque-là», a répondu M. Khadir. Dans d'autres domaines, la nationalisation a été très profitable; «pensons à Hydro-Québec». Selon lui, il faut imaginer diverses formules, notamment la création d'une coopérative de travailleurs «aidée par l'État». Ainsi, les décisions seraient plus durables. Nationalisée, «Alcan ferait ce qu'on lui suggère depuis longtemps, soit d'investir dans la transformation de l'aluminium, ce que Rio Tinto a complètement abandonné. Voyons, on est capables!»

Le ministre Bachand a rejeté du revers de la main la suggestion du député de QS. «Il vit sur une autre planète», a-t-il dit, s'interrogeant même sur la pertinence de la question. «A-t-il pensé à la capacité financière des États? Si M. Khadir veut que le Québec devienne le Venezuela de l'Amérique du nord, il a le droit.»

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