Vivre et mourir avec la souveraineté

C'est la thèse, résumée à grands traits, qu'exposent les sociologues Gilles Gagné et Simon Langlois dans leur ouvrage qui vient de paraître, Les raisons fortes. Nature et signification de l'appui à la souveraineté du Québec. Gilles Gagné est directeur du département de sociologie de l'Université Laval tandis que Simon Langlois, un spécialiste des tendances sociales, coordonne, entre autres, les travaux du Groupe international pour l'analyse comparée du changement social.


Les auteurs rejettent les analyses habituelles que présentent les sondeurs pour expliquer l'appui à la souveraineté. Ils préfèrent travailler à partir de groupes observables sur le plan sociologique. Ils n'ergotent pas sur la présumée ambivalence des Québécois ou sur le supposé conservatisme des femmes (d'ailleurs, au sein du groupe porteur, elles appuient maintenant autant la souveraineté que les hommes. démontrent-ils). Ils classifient les électeurs en cinq groupes: les 18-54 ans, actifs, à revenus moyens ou supérieurs, les francophones des mêmes âges mais à faible revenu, les francophones de 55 ans et plus actifs ainsi qu'inactifs, les anglophones et les allophones de 54 ans et moins et ceux de 55 ans et plus.


Ce que Gagné et Langlois ont découvert, c'est qu'à lui seul, le comportement du premier groupe — ces francophones actifs de 18 à 54 ans, qui représentent 45 % des électeurs — explique la forte progression du OUI dans les deux semaines précédant le référendum. Pendant la même période, dans les autres groupes de francophones, l'appui au OUI s'érodait plus on s'approchait du moment fatidique, inversant la tendance imprimée par le groupe identifié comme les porteurs de la souveraineté, le seul groupe qui a donné une majorité au OUI lors du référendum, soit 71,3 %. Les francophones à faible revenu ont voté OUI à 49 % tandis que les francophones plus âgées ont voté OUI à 38,3 % et 34,3 %, selon qu'ils étaient actifs ou inactifs.


Les électeurs plus âgés ont vécu dans la réalité «canadienne-française». Il sont moins portés à appuyer l'option souverainiste car «ils appartiennent à la logique bi-nationale du Canada», à ce «discours national ethno-culturel calibré et produit dans l'espace d'une idéologie canadienne» et «ils continuent à rêver que c'est encore ce qui fait le Canada», dit Gilles Gagné. Mais depuis 1982, c'est bel et bien terminé. Les plus jeunes ont vécu la «refondation du Québec comme état-nation», explique Simon Langlois, comme l'observait Fernand Dumont.


Entre les sondages de la fin octobre 1995 et ceux du début de 2001, l'appui à l'option souverainiste est passé de 43 % à 46 % (voir tableau), une baisse relativement peu marquée. Or, font remarquer les chercheurs, cette baisse est entièrement imputable au groupe porteur du projet, l'appui progressant dans tous les autres groupes.


Ce groupe porteur, «c'est un groupe puissant dans la société», rappelle Gilles Gagné. Dans les pays de l'Europe de l'Est, il a fait tomber le communisme. «Il marche avec toi ou tu ne vas nulle part.» Or, l'appui à la souveraineté par ces forces vives, de 66 % en octobre 1995, est à 53,9 % au début de 2001. Puis en février 2002, il tombe sous la barre des 50 %, du jamais vu depuis cinq ans.


L'explication des auteurs: pour le groupe porteur, la souveraineté, c'est aussi un projet de transformation de la société — c'était manifestement le cas sous René Lévesque en 1976 —, un projet social-démocrate. «Il faut leur proposer un État qui serait à leur merci, un état interventionniste», plaide Gilles Gagné.


Si le projet souverainiste est issu de préoccupations identitaires, les Québécois sont ailleurs. Leur adhésion à la souveraineté «n'a pas le caractère tranché d'une conviction idéologique permanente fondée sur une expérience historique identitaire mais fluctue plutôt comme une prise de position en faveur d'un projet d'État», écrivent-ils.


Or ce que l'on propose est loin d'être inspirant: c'est une déformation de la social-démocratie keynésienne en un exercice de résolution des problèmes à la pièce et la réduction du modèle au clientélisme.


Le mouvement souverainiste aurait conduit à une «République des satisfaits», avancent les auteurs, en reprenant l'expression de Galbraith. À cet égard, l'élite politique du PQ appartient au groupement social qui a le plus profité des transformations de la société québécoise depuis les années 60. À l'époque, cette élite, non encore parvenue, personnifiée par René Lévesque qui cherchait à convaincre les Québécois presque un par un, avait besoin de s'allier au peuple pour faire sa place dans la société. «Le discours nationaliste décline avec le fait que la classe dominante n'a plus besoin de l'appui du petit peuple pour assurer sa propre ascension. On ne va pas pousser Pauline Marois encore beaucoup plus loin», juge Gagné. Pour faire comme la gauche caviar en France, ou celle de Tony Blair, l'élite québécoise, «mondialisante et continentaliste», rêve de faire partie de «la nouvelle technocratie multinationale associée aux classes managériales des grandes organisations».


L'élite n'a plus le goût de convaincre. Les conditions gagnantes, l'attente du moment propice, persuade le peuple que la souveraineté, ce n'est pas pour demain. «À 11 heures du matin, le général est encore en robe de chambre, il fait des mots croisés et il déprime», illustre Gilles Gagné. «Si l'élite qui a été portée par la montée du Québec et sa modernisation n'a plus le goût de prendre le risque d'aller plus loin, il va falloir qu'ils démobilisent les troupes», tranche-t-il, c'est-à-dire biffer l'article un du programme du PQ.


En préparation des élections, le PQ se leurrerait s'il appelait les souverainistes à la rescousse pour parvenir à s'accrocher au pouvoir. C'est là d'ailleurs une contradiction: le parti de René Lévesque est au service de la souveraineté — et du mouvement social qui l'accompagne — et non l'inverse. S'ils tentent le coup en proposant simplement une bonne gouvernance, les péquistes vont se faire rétamer. «C'est un parti qui doit vivre et mourir avec la souveraineté.» Mais Gilles Gagné ne veut pas annoncer une fois de plus la fin du projet souverainiste, ce qui a été «annoncé 45 fois depuis 1995 par toutes les Lysiane Gagnon de ce monde». Le groupe porteur de la souveraineté peut se remobiliser: le PQ doit avoir le courage de lui proposer un projet d'État souverain, avec un budget de l'An 1, un programme législatif et même, une date pour la tenue du prochain référendum.





Simon Langlois et Gilles Gagné.
1 commentaire
  • Prénom Nom - Inscrit 18 juin 2011 13 h 47

    C'est le temps des coalitions indépendantistes

    Le temps des référendums est révolu. C'est l'heure de proposer un programme politique de coalition disant que si les députés indépendantistes sont majoritaires à l'Assemblée Nationale et qu'ensembles ils ont obtenu l'appui d'une majorité de 50% 1, alors les procédures d'indépendance seront initiées.

    Dans la mesure où c'est exprimé clairement, c'est démocratiquement légitime, et on vient de contourner la loi Dion.

    Pour l'heure, c'est le PQ qui doit se donner le mal de démontrer que le Québec français a un avenir dans le Canada. Ce n'est pas comme ça que ça devait se passer.