... Puis une tempête est venue d'Ottawa

Photo: Jacques Nadeau

Quelle drôle de campagne. Jean Charest ne l'avouera jamais. Pauline Marois, par contre, l'a reconnu d'emblée en parlant du «drôle de contexte» dans lequel elle a lieu. Mario Dumont, pour sa part, a certainement de la difficulté à accoler le mot «drôle» à une campagne où il joue sa survie politique.

La fin de la campagne a été monopolisée par la crise politique à Ottawa. L'électorat avait les yeux rivés sur le psychodrame historique qui s'y déroulait. Jean Charest, qui a passé le dernier droit de ces 33 jours à tenter de ne rien dire, avec un indéniable talent, a cherché à tourner à son avantage cette phénoménale diversion.

Non seulement les messages des trois chefs de parti ont été occultés par ce qui se passait à Ottawa — entendre Stéphane Dion défendre l'intégrité morale du Bloc québécois, qui demeure à ses yeux résolument souverainiste, n'était vraiment pas banal —, mais la plupart des échanges entre les protagonistes de la campagne au Québec portaient sur la tourmente qui secouait la scène fédérale.

La crise politique qui a ébranlé la capitale fédérale a fourni une occasion de plus à Jean Charest pour donner du poids à son unique message. Toute cette instabilité politique est un exemple à ne pas suivre, a répété le chef libéral, dont toute la campagne tourne autour de ce «gouvernement de stabilité» qu'il réclame pour affronter le ralentissement économique. Mais les stratèges, tant libéraux que péquistes, s'arrachaient les cheveux en tentant d'évaluer quelle influence aurait cette crise sur l'issue du vote le 8 décembre. Elle a forcé le chef libéral à se plonger dans un mutisme embarrassé pendant plusieurs jours. Jean Charest a refusé avec obstination de commenter l'énoncé économique qui a mis le feu aux poudres à Ottawa. Puis il est demeuré tout aussi muet lorsque la coalition formée par le Parti libéral du Canada et le Nouveau Parti démocratique a dévoilé son entente. Fruit de tractations avec le Bloc québécois, l'accord comportait pourtant plusieurs mesures susceptibles de plaire au Québec, que ce soit le maintien de la formule actuelle de péréquation, le rétablissement des subventions aux artistes et aux organismes de développement économique ou encore l'aide aux travailleurs licenciés. Coincé, Jean Charest ne voulait en aucun cas marcher dans ce noeud de vipères qui s'entre-déchiraient à Ottawa, quitte à apparaître lui-même comme une couleuvre visqueuse et insaisissable devant les journalistes qui le talonnaient en vain.

Mais finalement Jean Charest est sorti de son mutisme afin de défendre la légitimité du Bloc québécois, alors que Stephen Harper vilipendait cette indigne coalition qui a vu le jour grâce aux «séparatistes». Les députés bloquistes, appuyés par 1,3 million d'électeurs québécois, ne sont pas des élus de seconde zone, ont rappelé Jean Charest et Pauline Marois. Afin de mater cette coalition dirigée par Stéphane Dion, le chef conservateur a exacerbé le sentiment antiséparatiste au Canada anglais, où un vieux réflexe de «Quebec bashing» a refait surface.

En principe, le PQ devrait profiter de ce sentiment anti-Québec qui ne peut qu'attiser la ferveur nationaliste des Québécois. Au PQ, on croit que les souverainistes, piqués au vif par la réaction du Canada anglais, se rendront voter plus nombreux. La bête noire de l'organisation péquiste, faut-il le rappeler, c'est la faiblesse du taux de participation.

Ce fut une drôle de campagne dès son lancement. Cette élection qui survenait tout juste après un scrutin fédéral, personne n'en voulait, sauf le parti au pouvoir. Jean Charest a dû justifier son appétit électoral pendant les deux premières semaines de la campagne. Il y a eu cet étonnant slogan libéral: «Oui, l'économie d'abord» qui, dans la bouche de celui qui fut le vice-président du Comité du NON lors du référendum de 1995, ne manquait pas de cynisme. L'organisation libérale était sans faille, elle baignait dans l'argent, cet essentiel lubrifiant des campagnes électorales. Le message était clair, simple et... répétitif. La campagne s'est amorcée dans l'indifférence générale, par un ras-le-bol électoral dont seuls les libéraux ont profité.

À l'inverse, Pauline Marois a perdu un temps fou à trouver ses marques, forcée qu'elle a été de réagir à une fuite d'un document interne qui la traitait de snob, aux empoignades opposant purs et durs et militants dans le comté de L'Assomption et aux rumeurs sur son état de santé alimentées par le rythme léthargique de son début de campagne. Quant à Mario Dumont, qui portait le poids de sondages catastrophiques pour sa formation, son départ a été chaotique et ses tournées étaient émaillées de problèmes de logistique.

Or, après le débat des chefs, tant Pauline Marois que Mario Dumont ont trouvé un second souffle. Le chef adéquiste est apparu posé et pertinent lors du débat, tandis que la chef péquiste a tiré de l'exercice une confiance en elle qui lui faisait défaut. Jean Charest a moins bien paru que ses adversaires mais, rétrospectivement, il est probable que ce débat n'aura pas changé le cours des choses.

Tout au long de la campagne, rien n'a semblé coller à Jean Charest. Ni les problèmes dans les salles d'urgence, particulièrement à l'urgence de l'hôpital Sainte-Justine où ce sont des enfants qui sont en cause, ni les pertes colossales appréhendées à la Caisse de dépôt et placement, ni la vacuité toute politicienne de ses propos. Et puis est venue cette tempête en provenance d'Ottawa.

Dans le camp des libéraux, chaque jour qui passe renforce leur assurance. Il faut surtout ne rien dire, ne rien provoquer, ne rien bouger, d'où l'insignifiance dans laquelle se cantonne un Jean Charest discipliné. Les stratèges libéraux sont persuadés que le vote libéral est solide, comme semble le confirmer le dernier sondage CROP. Les résultats des élections de lundi ressembleront à ceux de 2003 et seront peut-être même plus favorables, confient-ils. Le PLQ avait alors obtenu 46 % des suffrages et 76 sièges, le PQ, 33 % et 45 députés, et l'ADQ, 13 % et quatre élus.

Drôle de campagne, mais c'est aussi une campagne qui risque de se singulariser sous un autre aspect. Au terme des campagnes électorales tenues au Québec ces dernières années, les intentions de vote exprimées au départ ne se sont pas concrétisées le jour du scrutin. En 2003, Bernard Landry est parti gagnant mais il a mordu la poussière. Tout juste avant les élections de 2007, les sondages accordaient un gouvernement majoritaire à Jean Charest; il a dû se contenter de l'humiliant statut de minoritaire. En 2008, Stephen Harper a amorcé sa campagne avec 40 % des intentions de vote au Québec; il a terminé avec la moitié de ce score. Cette fois-ci, il est fort probable que la campagne électorale n'ait absolument rien changé.

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