Rentrée très houleuse à Québec

Le premier ministre Jean Charest a serré la main du nouveau président de l’Assemblée nationale, le député péquiste d’Abitibi-Ouest, François Gendron, mais il a refusé d’escorter ce dernier à son siège de président, comme le veut la tradi
Photo: Agence Reuters Le premier ministre Jean Charest a serré la main du nouveau président de l’Assemblée nationale, le député péquiste d’Abitibi-Ouest, François Gendron, mais il a refusé d’escorter ce dernier à son siège de président, comme le veut la tradi

Québec — Appuyé par les parlementaires des deux partis d'opposition, le député d'Abitibi-Ouest, François Gendron, a été élu, hier, président de l'Assemblée nationale sous les accusations de «subterfuges» et de «bris de la parole donnée» proférées par le premier ministre Jean Charest.

Au cours d'une journée houleuse où plusieurs députés libéraux et ministres ont exprimé leur indignation, l'Assemblée nationale a tenu un scrutin secret pour départager les deux doyens de l'institution: le libéral Yvon Vallières, élu pour la première fois en 1973 mais qui a été battu en 1976 pour ensuite se faire réélire en 1981 et dans les élections subséquentes, et François Gendron, élu sans interruption depuis 1976. Seul le nom du candidat victorieux a été dévoilé; le décompte n'a pas été rendu public, comme le veut le règlement.

Les députés des trois partis ont voté en principe selon la ligne de leur parti: tous les libéraux pour M. Vallières, d'une part, et adéquistes et péquistes ensemble pour M. Gendron.

À la suite du vote, Jean Charest a refusé d'escorter François Gendron, de son siège de député à celui de président, avec les chefs de l'opposition. Il s'est contenté de serrer la main du candidat victorieux. Le premier ministre rompait ainsi avec une tradition du système parlementaire britannique, a souligné le whip du Parti québécois, Stéphane Bédard. Le nouveau président et les trois chefs de parti ont ensuite pris la parole à l'Assemblée nationale. Jean Charest ne s'est pas adressé aux députés le premier, comme c'était sa prérogative; il a préféré conclure.

Le premier ministre a évoqué la tradition parlementaire du Québec, qui remonte à 1792, année de la création du Parlement du Bas-Canada. «L'absence de consultation avec les principaux partis politiques représentés à l'Assemblée nationale est en rupture avec 216 ans de tradition parlementaire. Et je ne connais aucun autre Parlement de tradition britannique où un président a été élu — envoyé au fauteuil — sans qu'il y ait préalablement une consultation avec le gouvernement», a affirmé M. Charest.

Les parlementaires du gouvernement, à commencer par son leader parlementaire Jean-Marc Fournier, ont été pris de court en apprenant lundi que le candidat adéquiste, Marc Picard, et le candidat péquiste, Maxime Arseneau, s'étaient désistés pour laisser le champ libre à François Gendron, un choix acceptable pour les députés adéquistes. N'eût été ce changement de dernière minute, les députés péquistes, après avoir voté pour M. Arseneau au premier tour, auraient voté pour M. Vallières au deuxième, a-t-on indiqué au cabinet de la chef du PQ, Pauline Marois.

Soulignant que ni lui ni son leader n'avaient jamais été informés avant lundi de ce qui se tramait, Jean Charest a parlé «d'une malheureuse intrigue». Devant les députés de l'Assemblée nationale, il a accusé François Gendron d'avoir «joué de subterfuges» pour occuper le siège du président, d'avoir «caché» sa candidature.

Assez comiquement, François Gendron a dû intervenir à titre de président et invoquer le règlement: l'imputation de motifs à un député. «Ça commence mal», a-t-il lancé du haut de sa tribune nouvellement acquise. «On se calme.» Puis, singulièrement, le président a défendu sa propre cause, niant qu'il avait caché sa candidature et assurant qu'il avait respecté les règles.

«Cette manoeuvre est un bris de confiance contraire à l'esprit de cohabitation», a répliqué le premier ministre. Malgré cet accroc, Jean Charest n'a pas laissé entendre que ce bris de confiance pourrait servir de prétexte au déclenchement d'élections cet automne.

Le chef libéral a aussi cité l'ancienne leader parlementaire du PQ, Diane Lemieux, qui se scandalisait, dans Le Soleil d'hier, de la collusion entre l'ADQ et le PQ. «La chose la plus importante, c'est notre parole», a-t-elle sermonné.

Diane Lemieux a même soutenu que Pauline Marois voulait se débarrasser de M. Gendron comme leader parlementaire «parce qu'il n'est pas bon».

«Voyez ce que la vengeance cultivée pendant au-delà d'un an peut faire», a déclaré François Gendron quelques heures avant son élection.

Dans son discours devant l'Assemblée nationale, François Gendron a rendu hommage aux trois candidats qui «ont mené campagne avec sérieux, expliquant clairement leur position dans les différents caucus». C'est justement ce qu'il n'a pas fait avec les libéraux. Même Mario Dumont a loué «le véritable processus démocratique» qui s'est traduit par des gestes «inédits», soit la présence des candidats dans les caucus des formations opposées.

De son côté, Pauline Marois a salué le fait que le président de l'Assemblée nationale provienne des rangs de l'opposition alors que le gouvernement est minoritaire. «C'est normal, sain et démocratique», a-t-elle dit. Quant à la sortie de Diane Lemieux, Mme Marois s'est contentée, au cours d'un point de presse, de qualifier les propos de l'ancienne leader d'«erronés».

Une source au gouvernement a révélé, hier, que le PQ avait tenté de monnayer son appui à M. Vallières en exigeant de meilleurs budgets pour son whip et son leader parlementaire ainsi qu'une vice-présidence à l'Assemblée. Les libéraux ont refusé. Au PQ, on n'a pas nié que de telles discussions aient eu lieu, mais on a rappelé que ces demandes sont dans le paysage depuis l'élection de 2007.

Hier, plusieurs élus libéraux doutaient que l'on puisse encore faire confiance à leurs homologues de l'opposition. Jean-Marc Fournier n'a pas manqué d'insister sur ce «bris de confiance» qui rendra bien difficile le fonctionnement du gouvernement minoritaire. La ministre des Finances, Monique Jérôme-Forget, a évoqué les discussions qui doivent avoir lieu avec l'opposition sur la situation économique alors qu'il existe «un problème de confiance». Le ministre du Développement économique et de l'Innovation, Raymond Bachand, a rappelé sa longue expérience des négociations d'affaires. «C'est probablement parmi les pires cas que j'ai vus», a-t-il dit en parlant de l'absence de «bonne foi» des deux partis d'opposition. «On parle aux partis d'opposition parce qu'on est minoritaire. Ça complique beaucoup la façon de gérer l'État», estime Raymond Bachand.
21 commentaires
  • NL - Inscrit 22 octobre 2008 02 h 16

    Esprit de cohabitation

    "Cette manoeuvre est un bris de confiance contraire à l'esprit de cohabitation". Ce n'est pas parce que les décisions prises par la majorité des députés de l'Assemblée nationale ne plaisent pas au parti du gouvernement que cela implique nécessairement que le Parlement ne fonctionne pas. Au contraire, il y a eu consensus entre deux partis politiques qui ont réussi à se mettre d'accord et à obtenir la majorité des voix. Cela démontre clairement le bon fonctionnement de la démocratie parlementaire même dans une situation de gouvernement minoritaire. Il faut tout simplement savoir faire la distinction entre ce que sont le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif. Ce qui pourrait détruire cet esprit de cohabitation, ce serait l'entêtement du parti libéral à garder rancune et à essayer de se venger d'une manière ou d'une autre.

    Et pour ce qui est de la tradition, je crois que le Premier ministre n'a pas de leçons à donner considérant qu'il a lui-même contrevenu à la tradition d'escorter le nouveau président à son siège. De plus, je crois que la question de la tradition ne se pose pas lorsque l'on fait face à des députés qui appuient la réforme parlementaire.

  • Gilles Bousquet - Inscrit 22 octobre 2008 02 h 58

    Pisse-vinaigre

    Il est rapporté plus haut : «Diane Lemieux a même soutenu que Pauline Marois voulait se débarrasser de M. Gendron comme leader parlementaire «parce qu'il n'est pas bon».

    Il n'y a pas que M. Charest à pisser le vinaigre dans cette affaire, Mme Lemieux semble l'accompagner dans cet exercice.

  • Stéphane Sauvé - Inscrit 22 octobre 2008 05 h 39

    > La collaboration est un attelage à deux, où presque toujours, l'un tire plus que l'autre. Jacques Normand...

    ...et pour poursuivre, un adage libanais dit:
    "Si les sillions de ton sol se font de travers, corrige la marche de ton boeuf le plus fort, et non du plus faible", comme quoi, à l'heure où l'on parle, les libéraux auraient intérêt à apporter les corrections qu'ils jugent nécessaires.

  • Catherine Paquet - Abonnée 22 octobre 2008 05 h 42

    Cela s'appelle avoir de l'HONNEUR

    Respecter la parole donnée, cela s'appelle avoir de l'honneur. Ce devrait être la première, sinon la seule qualité des parlementaires élus pour représenter les citoyens.

    Les "gentlemen,s agreements" existent de tout temps et sous tous les cieux. Il engagent moralement ceux qui s'y adonnent. Ils permettent à la société de fonctionner. On en a connu en temps de paix comme en temps de guerre. Entre gens d'Affaires, comme entre des enfants dans la cour de l'école.
    Ce qui est historique et profondément malheureux ici, ce n'est pas que le président de l'Assemblée nationale provienne des rangs de l'opposition, c'est que c'est la première fois dans l'histoire du parlementarisme que le président d'une Assemblée délibérative soit choisi sans consultation entre les participants. Surtout que les partis de l'opposition admettent, sous la pression, il faut le souligner, que des consultations avaient bien eu lieu, jusqu'à ce que certains décident de faire fi des règles élémentaires de la vie en société. Bel exemple pour nos jeunes que l'on blâmera ensuite de ne pas s'intéresser à la politique ou de ne pas avoir d'estime pour les politiciens.

    Il faut se pincer le nez pour continuer à suivre ce qui se passe dans ces milieux.

  • Stéphan Gauvin - Inscrit 22 octobre 2008 06 h 28

    C'est un évènement historique.

    Je ne comprends pas les libéraux, c'est un évènement historique, sont-ils mécontents car ils ne sont pas les investigateurs de cet évènement. Si les libéraux ont une dent contre la démocratie, qu'ils lancent les élections pour qu'on leur montre la porte a ces anti-démocratiques.