Charest réclame une souveraineté culturelle

Jean Charest
Photo: Jacques Nadeau Jean Charest

La Malbaie — Une forme de «souveraineté culturelle» pour le Québec: c'est ce que le premier ministre Jean Charest a réclamé, hier, à l'occasion de la campagne électorale fédérale, dont les débuts ont été marqués par des manifestations d'artistes opposés aux coupes de 44 millions du gouvernement Harper en matière culturelle.

«Aujourd'hui, je veux interpeller tous les partis afin qu'ils s'engagent à entamer des discussions pour conclure une entente Canada-Québec concernant la culture et les communications», a-t-il dit sur un ton solennel, devant l'Association de la construction du Québec.

À ses yeux, une entente bilatérale entre Québec et Ottawa devrait notamment «reconnaître au gouvernement du Québec le rôle de maître d'oeuvre des investissements en matière de culture sur son territoire». M. Charest, qui considère les coupes fédérales comme une atteinte à l'identité et à l'économie du Québec, a invoqué l'impératif de la «cohérence» pour réclamer cette dévolution culturelle. Il a insisté lourdement sur le fait que le Québec «est le seul endroit francophone en Amérique et qu'il dispose d'une culture qui est très riche, très spécifique». À ses yeux, une entente de ce type est une «question de bon sens» puisque, en pratique, le Québec obtenait près de 50 % des 44 millions supprimés par Josée Verner, la ministre du Patrimoine. Christine St-Pierre, la ministre de la Culture du Québec, avait participé à la manifestation des artistes à Québec, le 3 septembre dernier. Elle avait d'ailleurs déclaré ceci: «Lorsqu'un gouvernement déclare que le Québec est une nation, bien, avec le mot "nation" vient aussi son épine dorsale, qui est sa culture. C'est indissociable.»

Ce que Jean Charest réclame peut-il être qualifié, ont demandé les médias hier, d'autonomie ou de souveraineté culturelle? Ce dernier concept a été forgé en 1974 par Robert Bourassa, l'ancien premier ministre libéral, alors que le Parti québécois était en plein essor. M. Charest a répondu que c'était effectivement un retour à ce concept «beaucoup utilisé à l'époque de M. Bourassa», mais sans la dimension constitutionnelle sur laquelle le Parti libéral d'alors misait. «Pas besoin de rouvrir la Constitution», a-t-il martelé.

«Ce que je veux, c'est, [...] en pratique, la mise en oeuvre des programmes: ça veut dire que le Québec décide des orientations et que l'on met en place des programmes qui reflètent ce que nous sommes.» À une question en anglais, M. Charest a précisé que Radio-Canada, le Conseil des arts du Canada et «ce type d'institution» tel que Téléfilm Canada «pourraient rester dans le giron fédéral», mais qu'une entente Canada-Québec sur la culture pourrait accroître la voix et la représentation du Québec dans ces lieux, «afin qu'elles reflètent qui nous sommes».

«Ça va être difficile», selon Liza Frulla

Jointe par Le Devoir hier, Liza Frulla a lancé: «Ça va être difficile». Celle qui fut ministre de la Culture du Québec et, plus récemment, ministre du Patrimoine canadien avait aussi, à la fin des années 80, réclamé la pleine maîtrise d'oeuvre en matière culturelle, avec sa «sous-ministre d'alors», Michelle Courchesne, aujourd'hui ministre de l'Éducation du Québec. La Politique culturelle du Québec de Mme Frulla visait à doter le Québec de structures, dont le Conseil des arts et lettres du Québec, qui étaient destinées à gérer les deniers et les programmes desquels les fédéraux se seraient retirés. Dans une telle situation, le Conseil des arts du Canada deviendrait le «Conseil des arts du reste du Canada», admet l'ancienne ministre. Lorsque Le Devoir l'a fait remarquer à M. Charest, ce dernier a préféré éviter la question: «L'un n'exclut pas l'autre. On ne veut pas entrer dans un débat de sémantique. On ne veut pas exclure. On veut simplement que ce qui se fasse chez nous se fasse avec nos priorités.»

Du reste, l'ancienne ministre de Robert Bourassa et de Paul Martin souligne que le Québec reçoit près de 40 % des subventions en matière de culture. D'ailleurs, M. Charest a précisé hier que d'éventuelles négociations sur une souveraineté culturelle s'appuieraient «sur les parts historiques que le Québec a touchés à même ces budgets». Celles-ci sont bien supérieures au poids démographique du Québec (23 %). D'ailleurs, M. Charest a insisté: «Ce n'est pas une affaire de per capita, la culture.» Mme Frulla juge cette position «risqué», puisque, en mettant une telle chose en relief, «cela choquera sans doute d'autres provinces qui misent elles aussi sur la culture».

M. Charest a refusé de présenter quelque estimation de montant qu'un tel rapatriement pourrait impliquer. «On va faire un état des lieux et on verra les montants qui sont en jeu», a-t-il indiqué.

Le Parti québécois a jugé «intéressante mais insuffisante» la demande formulée par le chef libéral et a annoncé qu'il déposerait, dès la rentrée parlementaire, une motion constitutionnelle visant à rapatrier tous les pouvoirs et le financement en matière de culture et de communications. Le texte de la motion sera calqué sur celui par lequel l'Assemblée nationale avait réclamé, unanimement, un amendement constitutionnel pour déconfessionnaliser les commissions scolaires.

Développement économique

Abordant une autre querelle récente entre les gouvernements Charest et Harper, le premier ministre québécois a aussi réclamé, hier, que les partis fédéraux s'engagent à rétablir les budgets de plusieurs organismes de développement économique. Le ministre conservateur Jean-Pierre Blackburn a procédé à des coupes de quelque 20 millions au Québec dans les subventions versées à ce type d'organisme. M. Charest a vanté les mérites de l'un d'entre eux, Pôle Québec Chaudière-Appalaches.

Insistant sur ces deux points, M. Charest s'est posé en seul défenseur des intérêts du Québec pendant la campagne fédérale. En point de presse, il a affirmé que, contrairement à Pauline Marois, la chef péquiste, et à Mario Dumont, le chef adéquiste, son parti était totalement «indépendant» des partis fédéraux. «M. Dumont est allé s'attacher les mains avec le Parti conservateur, nous, on défend les intérêts du Québec», a-t-il tonné.

Ce n'était pas là la dernière intervention du premier ministre Charest dans la campagne. Ce dernier a promis de présenter d'autres attentes d'ici le débat, notamment sur la question du pouvoir fédéral de dépenser, que Stephen Harper avait promis d'encadrer en 2005, promesse restée lettre morte.

Lawrence Cannon, lieutenant québécois du Parti conservateur de Stephen Harper, a montré quelques signes d'ouverture à la demande de M. Charest, concernant l'autonomie québécoise en matière de culture.

Il a cependant refusé d'engager son parti à négocier une entente, soutenant qu'il fallait attendre le résultat des élections.

«On ne ferme pas la porte», a-t-il dit, soutenant que «l'harmonie» régnait entre Québec et Ottawa. «Je ne peux pas annoncer qu'on ouvre des négociations, mais on peut se parler.» Pour le rétablissement des financements demandé par le premier ministre québécois, M. Cannon a soutenu que les fonds n'étaient pas disparus mais simplement affectés d'une manière différente. Il a cependant écarté tout retour des programmes abolis par son gouvernement.

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Avec la Presse canadienne

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