La double rémunération pour les professeurs - L'une a dit oui, l'autre a dit non

Photo: Jacques Nadeau

L'Institut national de la recherche scientifique (INRS) a tranché dès sa fondation, il y a 40 ans: ce serait non au double emploi pour ses professeurs. L'École polytechnique de Montréal, trois fois plus vieille, a retenu l'option inverse en encourageant au contraire son corps professoral à multiplier les contrats à l'extérieur de l'établissement. Dans ces deux nobles cas, les directions se disent entièrement satisfaites du résultat, y compris d'un point de vue éthique.

Détaillons. L'INRS compte 154 professeurs-chercheurs, 122 professeurs invités et 52 autres associés. Il s'active dans plusieurs grands domaines scientifiques, dont l'environnement et la culture. Son budget frise les 110 millions, avec des fonds de recherche de 55 millions.

«Nos professeurs-chercheurs font des contrats entre 25 et 30 millions de dollars par année, par exemple pour le ministère de la Défense à Valcartier ou pour le syndicat des pompiers de la Ville de Montréal, explique le directeur Pierre Lapointe. La convention collective impose une clause d'exclusivité de service. Tous les contrats sont donc négociés par l'INRS. Le fait d'enfreindre ce règlement pourrait entraîner un congédiement.»

L'INRS adoucit les conséquences de son intransigeance en distribuant aux experts un boni de fin d'année. «C'est une allocation professionnelle pour compenser, avec une forme de péréquation», résume le directeur.

Ce modèle ne se répète pas beaucoup dans les multiples établissements collégiaux ou universitaires du Québec. Un professeur d'un autre établissement raconte avoir proposé à ses collègues universitaires d'inscrire l'adoption de règles semblables à celles de l'INRS à l'ordre du jour d'une réunion départementale. «Je venais d'être embauché et j'étais un peu naïf», dit le savant, qui souhaite conserver l'anonymat. «La réaction de refus a été virulente. Si leurs yeux avaient été des AK-47, je me serais fait mitrailler royalement!»

C'est que les contrats rapportent. En général, la norme autorise un surplus de revenus de 20 % du salaire, un plafond tout de même rarement atteint dans certaines facultés. En théorie, pour les quelque 9000 professeurs universitaires du Québec, payés 80 000 $ par année en moyenne, cette manne représenterait au mieux 140 millions par année pour les établissements sous-fiancés. En réalité, le total doit être quatre ou cinq fois moins élevé.

«Nous ne demandons pas l'exclusivité de nos professeurs, qui peuvent réaliser de petits contrats pour des firmes privées ou des organismes extérieurs», explique Augustin Brais, directeur du Bureau de la recherche et du Centre de développement technologique de l'École polytechnique de Montréal. «La seule contrainte, c'est de ne pas utiliser les infrastructures de l'école à ces fins personnelles.»

Il faut bien distinguer les contrats de recherche négociés par une université ou une grande école et ces travaux de consultants professionnels. La Polytechnique compte pas moins de 58 unités de recherche qui lui permettent de totaliser plus du quart de la recherche universitaire en génie au Québec, pour une valeur de 61 millions de dollars. Les contrats d'expertise, eux, sont négociés à la pièce par le corps professoral. Comme leurs collègues des facultés ou des départements de droit, d'administration ou d'éthique (la nouvelle discipline à la mode), ces professeurs peuvent engranger d'intéressants surplus de cette façon.

«Nous embauchons et nous formons des ingénieurs, poursuit M. Brais. Pour les professeurs comme pour les étudiants, garder contact avec le terrain et l'industrie peut s'avérer extrêmement bénéfique. Nous encourageons donc ces contrats qui gardent nos experts à la fine pointe des connaissances et des pratiques.»

Le champ est balisé par des règles éthiques, et le directeur Brais les juge suffisamment serrées pour permettre de veiller au grain. «Nous n'avons pas la tête dans le sable. Il y a un potentiel de dérapage et il faut surveiller les choses de près. [...] Les dérapages sont très, très rares, et nous sommes donc très satisfaits de la situation.»