La fois où un syndicat n'a pas voulu d'une augmentation de salaire de 30 %

L'État québécois emploie une cinquantaine de médecins vétérinaires. L'année dernière, pour éviter une saignée alors que grondaient les menaces d'épidémie animale (grippe aviaire, vache folle, etc.), le gouvernement a majoré de 30 % le salaire de ses 13 médecins vétérinaires spécialistes et de 15 % celui de ses 39 généralistes. Les fonctionnaires bardés de doctorats ne gagnaient alors que 65 000 $ par année. Le fédéral offrait une moyenne de 92 000 $ et les employeurs privés encore plus.

«C'est de l'improvisation totale!», tonne Gilles Dussault, président du Syndicat de professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec (SPGQ), en rappelant que les autres employés du secteur public québécois n'ont eu droit qu'à des hausses salariales de 8 % étalées sur six ans. «En plus, cette décision [au cas par cas] va à l'encontre de notre droit exclusif de négocier des conventions collectives.»

Le SPGQ a déposé un grief contre la décision de hausser les salaires, une première dans l'histoire syndicale du Québec, sauf erreur. «Comme le recours aux retraités, cette mesure unilatérale témoigne du manque de respect de ce gouvernement pour la fonction publique», dit encore Gilles Dussault.

Ce syndicat représente plus de 19 000 personnes de la fonction publique, des sociétés d'État ainsi que des réseaux de l'éducation et de la santé. En novembre dernier, son président a reçu de la part d'un négociateur du Conseil du trésor une proposition d'assouplissement des règles de mise en préretraite, histoire de pouvoir rappeler plus rapidement les retraités au boulot. L'État voulait par exemple jouer dans les banques de jours de congé de maladie monnayables et assouplir les concours afin de présumer compétents les anciens vieux fonctionnaires réembauchés. Selon les indications fournies alors, ces nouvelles mesures exceptionnelles n'auraient tout au plus profité qu'à un retraité sur dix. Le SPGQ a dit «non merci» le 20 décembre.

«Le gouvernement veut engraisser les vieux au lieu de s'occuper des jeunes, commente le président Dussault. Au lieu de ces ridicules tours de passe-passe, il faudrait plutôt reconnaître la scolarité et l'expérience des recrues. Il faudrait aussi s'assurer que l'État attire et retient des employés compétents qui vont demeurer en poste assez longtemps pour laisser leur marque.»

Le syndicat des professionnels martèle que les conditions de travail de ses membres ne s'améliorent pas. L'État québécois ne pourvoit plus qu'un poste sur deux et les conditions de travail de ceux qui restent se détériorent avec des écarts de salaire considérables, même par rapport à la fonction publique fédérale... ou ontarienne. En Outaouais, les nouvelles infirmières québécoises reçoivent un boni d'installation de 3000 $ et bénéficient ensuite de bonis salariaux.

«Notre code d'éthique permet de faire des contrats à l'extérieur, à la condition que le professionnel ne se place pas en situation de conflit d'intérêts», explique Sylvie Goupil, responsable des relations avec les médias au SPGQ. «L'idée, c'est de ne pas engendrer de situation conflictuelle. Un comptable du ministère du Revenu ne pourrait pas travailler comme conseiller fiscal pour une entreprise, mais un professionnel peut très bien donner une charge de cours dans son champ d'expertise sans que cela entre en conflit d'intérêts avec sa tâche de travail au gouvernement, d'autant plus que cette expertise est souvent recherchée par les universités et qu'il s'agit là d'un outil non négligeable de reconnaissance professionnelle pour ces hauts diplômés.»

Malheureusement, le SPGQ ne peut pas fournir de données précises à propos de l'étendue de la pratique du double emploi chez ses membres. «La double rémunération est devenue une nécessité financière pour certains d'entre nous», explique un ex-employé du Conseil exécutif qui désire conserver l'anonymat. Les salaires de sa catégorie d'emploi plafonnent à moins de 70 000 $ et les conventions collectives ne reconnaissent aucun avantage aux diplômés des cycles supérieurs. «Tout comme certains autres collègues, j'ai un doctorat et je ne suis pas plus payé que les collègues bacheliers. Dans notre cas, l'enseignement universitaire constitue une source de revenu d'appoint et une source de reconnaissance professionnelle que nous ne retrouvons pas toujours dans le cadre de notre travail de professionnel.»

Le président Dussault monte aussi aux barricades pour ce docteur-là. «Au lieu de boucher les trous avec des anciens et d'adopter des décrets pour colmater les menaces de départs massifs, l'État devrait reconnaître la valeur de ses employés et les retenir en leur offrant des conditions de travail honorables, conclut-il. C'est une chose de rationaliser; c'en est une autre de dénaturer. À moyen et à long terme, c'est l'intégrité du service public qui est menacée.»