Françoise David veut mettre un terme à l'aventure bicéphale

Québec solidaire se distingue des partis traditionnels notamment parce qu’il est dirigé par deux porte-parole, Françoise David et Amir Khadir. Mme David estime toutefois que cela entraîne de la confusion dans l’esprit des électeurs et, a-t-elle
Photo: Jacques Nadeau Québec solidaire se distingue des partis traditionnels notamment parce qu’il est dirigé par deux porte-parole, Françoise David et Amir Khadir. Mme David estime toutefois que cela entraîne de la confusion dans l’esprit des électeurs et, a-t-elle

Françoise David ne souhaite pas être indéfiniment confinée au rôle de co-porte-parole de Québec solidaire. Dans une lettre envoyée aux membres du Comité de coordination du parti, et dont Le Devoir a obtenu copie, elle dit plutôt espérer être «vraiment à l'avant-scène», jugeant que la situation actuelle entretient une certaine confusion chez l'électorat et qu'elle lui a nuit lors des dernières élections.

Le déroulement de la dernière campagne électorale provinciale a visiblement déplu à Mme David, qui s'est sentie carrément éclipsée par l'autre porte-parole de Québec solidaire (QS), Amir Khadir. «Je n'ai pas trouvé non plus que j'ai été vraiment à l'avant-scène. Entre autres, à cause de la performance extraordinaire d'Amir à Tout le monde en parle. Ç'a donné le ton à la campagne. C'était génial. Mais cela ne m'a pas permis d'imprimer ma marque, de frapper les imaginations», écrit-elle dans la «réflexion sur les deux porte-parole nationaux», envoyée en septembre.

Mme David assure néanmoins qu'elle n'en a pas contre M. Khadir. Sa réflexion aurait plutôt été motivée par des «éléments stratégiques et tactiques», mais aussi par «des considérations personnelles».

En effet, la présence de deux porte-parole alimente selon elle une confusion certaine auprès de l'électorat. «Lors de l'élection générale, plusieurs fois j'ai été interpellée par des électrices et des électeurs sur le fait d'avoir deux porte-parole nationaux. Et je sais que je ne suis pas la seule à l'avoir été. Bien sûr, j'avais des explications: contrer le culte du chef, s'assurer qu'une femme est co-porte-parole, satisfaire [l'Union des forces progressistes et Option citoyenne, les deux partis qui ont fusionné pour créer Québec solidaire]. Sauf que j'ai senti que je ne convainquais pas. Pas du tout. Au mieux, les gens s'accommodaient de mes explications mais je n'ai pas rencontré une seule personne qui "trippait" sur notre choix.» Dans les médias aussi, la chose a mal passé, admet-elle.

Le facteur Marois

L'arrivée de Pauline Marois à la tête du Parti québécois est aussi venue enlever un attrait significatif à Québec solidaire, soit celui d'être le seul parti à avoir une femme à sa tête. «Comme parti féministe, nous avions pour la première fois une femme co-porte- parole. Là, c'est terminé, affirme Françoise David. Et elle [Mme Marois], elle est vraiment chef. Pourquoi la gauche serait-elle incapable d'avoir clairement une porte-parole femme et féministe? De gauche, en plus!»

Bref, poursuit-elle, «l'arrivée de Pauline Marois est à considérer [pour] les prochaines élections. Elle va certainement rallier des femmes qui trouvent que nous sommes mollassons lorsqu'il s'agit de mettre vraiment une femme à l'avant-scène».

Elle en profite pour répliquer à certains membres du parti qui lui reprochent de ne pas être assez «radicale» dans ses prises de positions. «Nommez-moi un seul autre parti de gauche dans le monde qui a deux [porte-parole]... Pourquoi ne pas faire l'histoire? Parce que je ne serais pas assez radicale au goût de certains? Parce que je n'ai pas un style vindicatif? Pourtant, faire de la politique autrement, ce pourrait être de changer de style!»

Françoise David avoue toutefois que «ce n'est probablement pas le temps, en ce moment, de lancer des débats déchirants, sachant que des élections viendront dans moins de deux ans». Surtout que QS connaît une situation financière précaire et qu'aux dernières élections, le parti a obtenu un maigre 3,6 % des appuis. Donc, affirme-t-elle, «je pense qu'il faut aller vers des solutions à court et moyen terme».

Dans sa lettre, elle propose donc un scénario aux 16 membres du Comité de coordination. Certaines de ces propositions ont effectivement été entérinées au Conseil national de novembre dernier, a dit Mme David hier, dont le partage des dossiers entre elle et Amir Khadir, mais aussi le fait que si QS prenait le pouvoir, elle serait la première ministre. Elle a aussi souligné hier qu'elle était désormais désignée comme étant «à l'avant-scène». Dans les faits, toutefois, sur cette question, les choses ont peu changé.

Afin d'aller plus loin, elle suggère dans son texte que «lors des débats sur les statuts, nous remettions en question la présence de deux porte-parole nationaux». Françoise David a d'ailleurs expliqué hier que le comité de révision des statuts discuterait de cette question dans les mois à venir. Elle conclut son «scénario» en soulignant que ces changements sont nécessaires pour qu'elle puisse être «suffisamment motivée» pour demeurer à son poste «un autre deux ans et peut-être plus».

Réflexion sereine

Françoise David a visiblement voulu calmer le jeu hier, soulignant que sa lettre était le fruit d'une «réflexion non achevée» et «sereine». En outre, depuis l'écriture de cette lettre, «il y a des malaises qui se sont estompés, il y a des questions qui demeurent, mais ces questions, je les débattrai au moment de la révision des statuts, a-t-elle insisté. Je suis très sereine là-dedans.»

Selon des informations obtenues auprès de membres du parti, la question des deux porte-parole divise le Comité de coordination. Selon ces sources, Mme David croit effectivement que la formation devrait avoir une seule personne comme porte-parole. Certains sont de son avis. D'autres considèrent cependant que la façon de fonctionner actuelle est nécessaire et marque un geste politique, une rupture avec les partis politiques traditionnels. Si Québec solidaire abandonne l'idée d'avoir deux porte-parole, plusieurs membres pourraient se poser de sérieuses questions quant à leur engagement, a-t-on répété hier.

Il n'a pas été possible d'obtenir les commentaires d'Amir Khadir hier.

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