La vie politique cette année à Québec - L'ADQ entre dans les grandes ligues

Mario Dumont.
Photo: Jacques Nadeau Mario Dumont.

Québec - La session parlementaire qui vient de prendre fin a été l'objet d'une transformation: avec l'arrivée de quatre nouveaux députés, Mario Dumont a brisé sa solitude à l'Assemblée nationale et l'Action démocratique du Québec s'est muée en une véritable formation politique.

Mais cette élévation au rang de parti politique pouvant raisonnablement aspirer à prendre le pouvoir aux prochaines élections générales a son revers. Mario Dumont n'a pas pu continuer à simplement critiquer l'action du gouvernement Landry ou les positions du Parti libéral du Québec avec quelques phrases courtes et assassines. Le chef adéquiste a dû défendre le programme de son parti, et ses explications ont souvent été laborieuses ou évasives. Sur la défensive, Mario Dumont semble perdre son sens de la formule.

Dès le début de la session parlementaire, péquistes et libéraux se sont donné la main pour mettre à mal les éléments les plus controversés du programme de l'ADQ, par exemple la santé à deux vitesses, le taux d'imposition unique et les bons d'éducation. Alors que c'est le rôle de l'opposition officielle de critiquer le gouvernement, il a fallu voir le député de Châteauguay et critique libéral en matière de santé, Jean-Marc Fournier, lancer une balle facile au ministre d'État à la Santé et aux Services sociaux, François Legault, en lui demandant s'il était vrai que telle ou telle chirurgie majeure coûtait des milliers, voire des dizaines de milliers de dollars. Le ministre péquiste a frappé cette balle au loin en citant de gros chiffres et en stigmatisant les propositions de l'ADQ.

Le programme

Le gouvernement a donné à ses fonctionnaires la tâche de décortiquer le programme de l'ADQ pour en évaluer les conséquences fonctionnelles et financières. Si on permettait aux riches de passer avant tout le monde en payant pour la chirurgie dont ils ont besoin, on ne réglerait pas les problèmes de sous-financement du système de soins de santé. Le ministère a calculé que cette mesure ne rapporterait que 46 millions, une broutille si on tient compte du budget de 17,5 milliards consenti au réseau public de santé au Québec. L'ADQ a contesté ce chiffre. La tête pensante derrière les propositions de l'ADQ en matière de santé, le Dr Stephen Morgan, croit plutôt que c'est une économie de 100 millions qui serait réalisée. C'est bien peu, compte tenu du fait qu'il faudrait environ 1,6 milliard par année pour remettre le système à flot. Mais le Dr Morgan a une autre solution: le ticket modérateur, qui ne fait même pas partie du programme de l'ADQ.

Les fonctionnaires ont évalué que les bons de garde d'enfant, préconisés par l'ADQ, coûteraient 1,3 milliard de plus au trésor québécois, encourageraient les mères à rester au foyer et entraîneraient la fermeture de centaines de garderies. Quand elle a défendu cette proposition, Marie Grégoire, députée de Berthier et responsable de la politique familiale, a été incapable d'en fournir une évaluation des coûts.

Même topo pour les bons d'éducation, qui menaceraient la survie de 400 écoles, selon le gouvernement. La seule défense de l'ADQ à cet égard, c'est de promettre que cette mesure ne serait pas mise en oeuvre, en tout cas pas avant qu'elle ne fasse l'objet d'expériences-pilotes.

À l'Assemblée nationale, toutes les questions que le chef de l'ADQ a adressées au président du Conseil du trésor, Joseph Facal, se sont retournées contre le programme adéquiste, qualifié par M. Facal, à la faveur d'envolées oratoires cinglantes, de «bricolage idéologique».

Des difficultés

Les difficultés qu'éprouvent les élus adéquistes lorsqu'ils tentent de défendre leur programme expliquent sans doute une partie du glissement de l'ADQ dans les sondages. La révélation du dossier criminel de l'organisateur de l'ADQ, Marc Snyder, et le discours de Toronto de Mario Dumont n'ont certes pas aidé eux non plus. En août dernier, un sondage Léger Marketing-Le Devoir-TVA-The Globe and Mail plaçait l'ADQ en tête avec 40 % des intentions de vote. En octobre, la même maison de sondage notait un recul de 4 % du parti de Mario Dumont. Dans le dernier sondage CROP-Express, publié hier dans La Presse, l'ADQ subit une glissade encore plus marquée: le PLQ reprend la tête avec 34 %, suivi du PQ à 33 %. L'ADQ ferme la marche avec 31 % des intentions de vote. Compte tenu de la marge d'erreur, les trois partis sont maintenant à égalité.

En grande réflexion

Ce dernier sondage fait état d'un nombre élevé d'indécis, soit 25 %, qui ont été répartis au prorata entre les partis. Cette importante masse d'indécis laisse croire que bien des électeurs sont maintenant en réflexion, qu'ils n'ont pas encore de position arrêtée, alors que la moitié avait auparavant opté spontanément pour l'ADQ. «Je ne vais pas vous annoncer une fusion entre l'ADQ et le "Parti des indécis" ce matin [hier]. Ce serait une coalition gouvernementale gagnante, sans aucun doute», a dit Mario Dumont en riant hier. Pour stopper la chute, le chef de l'ADQ compte maintenant sur l'annonce de l'arrivée de candidats d'envergure et la présentation d'une plate-forme électorale cohérente qui différera sans doute sensiblement du programme actuel.

Chez les péquistes, on se remet à rêver à la victoire. La partie semble maintenant jouable: le dernier sondage interne, mené par le sondeur du PQ, Michel Lepage, montre péquistes et adéquistes à égalité dans les intentions de vote chez les francophones alors qu'en septembre dernier, le PQ était «à des années-lumière» de l'ADQ, pour reprendre l'expression du premier ministre Bernard Landry.

Offensive

La dernière session a été l'occasion pour le gouvernement Landry d'annoncer un plan d'action gouvernemental décliné en plusieurs volets: santé, plein emploi, jeunesse, régions, environnement, etc. Le gouvernement Landry voulait montrer qu'il n'était pas fini, fatigué, au bout du rouleau. Il a profité de la session pour soigner sa gauche en adoptant la Loi visant à lutter contre la pauvreté et l'exclusion sociale ainsi que la Loi bonifiant les normes du travail. Bernard Landry est souvent revenu sur le bilan du gouvernement, notamment en matière économique, rappelant à satiété que le Québec n'a jamais été aussi prospère, grâce à un gouvernement interventionniste.

Les sondages se montrent plus cléments pour le PQ. Mais en dépit de cette agitation péquiste, le taux de satisfaction à l'endroit du gouvernement demeure faible et inchangé depuis septembre, ne dépassant guère les 35 %.

Parti de pouvoir plutôt que de convictions, si on en croit son histoire et sa tradition, le PLQ le flaire à nouveau. Après des mois, voire des années, de déclarations souvent peu inspirées, Jean Charest, qui affichait un air morose, a retrouvé sa fougue et son efficacité de professionnel de la politique. Le programme électoral du PLQ est connu depuis septembre dernier. Sans être transcendant, il est cohérent et se situe au centre des deux autres partis. Le chef libéral ne commente pas les sondages, mais par les temps qui courent, son visage radieux le trahit. Seule ombre au tableau: Jean Charest reste le moins populaire des trois chefs chez les francophones. Mais le Parti libéral table sur sa solide organisation et compte déjà 51 députés à l'Assemblée nationale, dont 35 élus dans des forteresses imprenables.