Les accommodements raisonnables - Ce qu'il reste de nous

Charles Taylor (à droite) et Gérard Bouchard
Photo: Jacques Nadeau Charles Taylor (à droite) et Gérard Bouchard

D'où vient la commission Bouchard-Taylor? À quoi a-t-elle servi? Où s'en va-t-elle? Petit bilan rétroprojectif maintenant que les consultations sont terminées et que les coprésidents commencent la rédaction de leur rapport.

Quand c'est fini, ça recommence. «Charles et moi débutons la rédaction du rapport en fin de semaine», confiait le coprésident Gérard Bouchard en arrivant hier matin au Palais des congrès de Montréal pour y passer une dernière journée à entendre des témoins de la commission sur les accommodements raisonnables. Les employés de l'exercice de cinq millions de dollars organisaient une petite fête hier soir. M. Bouchard n'a pas précisé si le cocktail dînatoire se déroulerait autour d'un sapin de Noël, d'une menora ou d'un calumet de la paix.

«Charles et moi... » La formule a été utilisée jusqu'à plus soif depuis quatre mois par le sociologue de l'Université du Québec à Chicoutimi pour inclure son partenaire-philosophe, le non moins célèbre Charles Taylor. Ensemble, depuis septembre, le tandem a reçu et examiné près de 1000 mémoires et reçu plus de 3300 participants à 22 forums des citoyens. Au cours de la dernière année, ils ont aussi entendu à huis clos six groupes de réflexion, 19 associations ou organisations (des CLSC par exemple), 30 groupes de citoyens et pas moins de 77 experts et leaders d'opinion.

Les propos et confidences tiennent sur des dizaines de milliers de pages et des centaines d'heures d'enregistrement. Le Québec en entier a passé l'automne en auto-examen sur le divan des bons docteurs-présidents. L'exercice a largement débordé le strict cadre des «accommodements et différences» pour finalement permettre de composer un portrait panoramique des grandeurs et misères de l'intégration à la québécoise.

Tout ça pour ça

En dévoilant la création de la commission le 8 février dernier, le premier ministre Jean Charest demandait officiellement au duo de «dresser un portrait des pratiques d'accommodements raisonnables», d'analyser «les enjeux qui y sont associés» et de «mener une vaste consultation sur le sujet». Habitués aux grandes synthèses, les superintellos ont choisi d'étendre au maximum la compréhension de leur tâche pour faire des accommodements «le symptôme d'un problème plus fondamental concernant le modèle d'intégration socioculturelle qui a cours au Québec depuis les années 1970», comme le dit le document de consultation.

La population n'en pensait pas moins, comme l'a répété l'himalaya de documents déposés par les organismes, les institutions et les citoyens. Toutes les pierres ont été retournées, pour reprendre une autre expression chère au coprésident Bouchard, de sorte qu'un portrait général du «vivre-ensemble» à la québécoise, ici et maintenant, se dessine effectivement.

Lequel, au fait? De quoi pourrait bien parler le rapport à venir?

Le contexte sociopolitique et médiatique de création de la commission a souvent été critiqué par les participants aux échanges et il serait donc étonnant que le texte élude cet aspect. D'innombrables mémoires et encore plus de témoignages ont égratigné au passage l'opportunisme des politiciens qui ont agité le spectre de l'insécurité identitaire, voire de l'insécurité tout court. Les médias ont aussi pris des coups, avec comme cible favorite le sondage sur le racisme commandé et relayé l'hiver dernier par les émissions et les publications de l'empire Quebecor.

Le document de consultation faisait d'ailleurs déjà référence à «la part d'une médiatisation parfois alarmiste de la situation». En même temps, il sera difficile de négliger l'importance des décisions légales, dont celle de la Cour suprême sur le kirpan à l'école, qui ont elles-mêmes alimenté les controverses et marqué les divisions sociales.

Les premiers débats ont été marqués par ce contexte, mais ils ont vite évolué vers des échanges plus sereins et finalement peu tendus. La grande fracture entre les régions et Montréal ne s'est pas vraiment avérée. «N'ayons pas honte. Réjouissons-nous de ce que nous avons fait. Dans quelle autre société aurait-on pu assister à un tel exercice?», a dit fièrement M. Bouchard en concluant le dernier forum jeudi soir.

Les coprésidents ont appris à clouer le bec aux racistes et autres imbéciles et ont été visiblement choqués par les récits de discrimination à l'endroit de certaines minorités: les juifs, les Noirs et maintenant les Arabes et les musulmans. Les recommandations touchant la politique publique de gestion de la diversité déboucheront vraisemblablement sur des idées de programmes de lutte contre le racisme et les discriminations. D'autant qu'une autre commission (parlementaire celle-là) en a une de toute prête (Vers une politique de lutte contre le racisme) depuis l'automne 2006. Malheureusement, selon plusieurs critiques de la commission, cet exercice ne pourra déboucher sur une prise en compte de la question autochtone, qui a été clairement retirée du mandat des travaux par le gouvernement.

Ce qui rappelle le spectre du «nous» qui a hanté tous les travaux. De quel «nous» s'agit-il? En témoignant mardi, l'éminence grise Jean-François Lisée a répondu en rappelant la dédicace au coprésident Taylor de son récent livre, précisément intitulé Nous. «Charles est membre de plusieurs nous du Québec», a dit celui qui a aussi conseillé la chef du PQ, Pauline Marois, sur les questions identitaires. «Il y a un nous majoritaire et des nous minoritaires. Les frontières sont floues. On se marie entre nous et c'est très bien comme ça. Ce qu'on a vécu au cours des dernières années, c'est une difficulté du nous à se nommer.» Une petite citation d'Elvis Gratton avec ça?

Le «nous» majoritaire est donc francophone, lui a alors proposé le perplexe coprésident Bouchard, frère de l'ancien premier ministre qu'a également conseillé M. Lisée. «Non, il est extraordinairement diversifié, surtout depuis la loi 101», a répondu le «nous-ologue», tout en soulignant que ce «nous» repose sur une base chrétienne, enrichie par des apports multiples. «Il y a un pôle majoritaire dans l'interculturalisme. [...] Ce que je vous dis finalement, c'est que, si on veut réussir le Québec pluralisme de demain, il faut que la majorité y trouve son compte et que la minorité y adhère.»

Un socle de valeurs

Paris, c'est une idée, dit la chanson. De même, une nation, c'est de plus en plus l'expression de la volonté du vivre-ensemble de ceux qui l'habitent. Les débats et les mémoires ont réaffirmé à maintes reprises les principes et les valeurs qui définissent le Québec. Les coprésidents ont eux-mêmes répété à plusieurs reprises qu'ils trouvaient intéressante l'idée de réaffirmer ces grandes balises dans un document solennel, peut-être une loi constitutionnelle à laquelle tous les Québécois anciens et nouveaux seraient appelés à adhérer.

Ce «socle des valeurs communes», selon la jolie formule de la professeure de sociologie de l'UQAM Michelle Labelle, s'affirme dans les documents officiels depuis deux ou trois décennies pour finalement constituer une sorte de programme patriotique constitutionnel d'un pays sans le nom et sans constitution. On y retrouve notamment le français comme langue commune, la résolution pacifique des conflits, la démocratie, le respect des minorités et l'interculturalisme, mais aussi une certaine forme de laïcité et l'égalité des hommes et des femmes.

Avec la sempiternelle question de la langue, ces deux derniers points se sont retrouvés au centre de toutes les controverses. La laïcité semblait constamment évoquée, était presque toujours réclamée, sans qu'il soit possible de s'entendre sur le degré de séparation nécessaire entre la religion et l'État. MM. Bouchard et Taylor ont avoué leur perplexité devant l'idée de trancher dans le vif pour savoir, par exemple, si un concierge d'hôpital doit pouvoir porter la kipa ou une enseignante, le hidjab. Surtout, surtout, les institutions étatiques, des écoles aux CLSC, ont raconté maintes et maintes fois qu'elles s'accommodaient très bien merci avec les situations atypiques et qu'elles n'avaient pas besoin de nouvelles balises générales pour les aider à régler ce qui se négocie au cas par cas, selon la bonne vieille méthode de l'éthique pratique.

Par contre, sitôt l'avis du Conseil du statut de la femme connu, Québec a annoncé son intention d'intervenir pour inclure clairement dans la Charte des droits et libertés le principe de l'égalité des sexes. La ministre Christine St-Pierre annonçait cette semaine que la loi fondamentale serait amendée en ce sens très rapidement. Le ministère de l'Éducation a coupé encore un peu plus d'herbe sous le pied aux commissaires en dévoilant sa propre intention d'adopter les recommandations du comité consultatif sur l'intégration et l'accommodement raisonnable en milieu scolaire.

Il reste encore beaucoup de pistes à baliser. Les coprésidents ont semblé particulièrement sensibles à la question de la sélection et de l'intégration par le travail des immigrants. Les témoignages ont fait chorus sur les défauts et les injustices du système actuel de sélection et d'intégration.

Les immigrants pensent s'installer dans un pays francophone alors que, dans les faits, les employeurs exigent aussi souvent la maîtrise de l'anglais. Les immigrants sont sélectionnés sur la base de leur expérience et de leurs compétences alors que, concrètement, ils ne réussissent pas à intégrer certaines professions bouchées comme des clubs d'aristocrates. Les ordres professionnels ont reçu plusieurs volées de bois vert, et le rapport final leur en lancera vraisemblablement encore quelques-unes, Charles Taylor et Gérard Bouchard s'étant montrés très attentifs à cette iniquité.

Décidément, Charles et... lui ont beaucoup de travail sur la planche. Le diagnostic étoffé sur le malaise dans la petite civilisation québécoise, y compris quelques idées de cure, est attendu le 31 mars. Quand c'est fini, ça continue...
2 commentaires
  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 15 décembre 2007 21 h 50

    Néo-Québécois et communautarisme

    Néo-Québécois, multiculturalisme et communautés culturelles

    Au Canada anglais aussi on commence à insister plus sur l'identité canadienne que sur le multiculturalisme (triste héritage de Pierre Trudeau). Au Québec il faudrait mettre plus d'accent sur l'identité québécoise et sur l'intégration des immigrants que sur les communautés culturelles. Il y aurait intérêt de revoir l'à-propos des politiques de multiculturalisme et de communautés culturelles.

    Il faudrait d'abord cesser d'utiliser l'expression boiteuse de « Communautés culturelles » pour qualifier les néo-Québécois. Les Québécois de souche (et ça existe des gens qui vivent ici sur les mêmes terres depuis plus de 300 ans, on peut difficilement être plus de souche que cela, que cela plaise ou non à certains), ont aussi une culture propre, sont aussi une communauté culturelle, sont ici en majorité, mais ils sont exclus des « Communautés culturelles »! Quel non-sens! Alors, parlons-donc clairement, sans langue de bois, et appelons les immigrants des néo-Québécois, tout simplement. Il n'y a rien de repréhensible dans le terme néo-Québécois, au contraire, il montre la volonté d'accueil du peuple québécois vis-à-vis des nouveaux arrivants, les invitant à devenir à court terme des Québécois à part entière une fois leur citoyenneté québécoise acquise.

    Le terme de « Communautés culturelles » va dans le sens de la ghettoisation des nouveaux venus et même de leurs descendants nés ici. Pourquoi les immigrants venant du pays XYZ devraient-ils se référer ou être référés comme faisant partie de la communauté culturelle XYZaine? Dans un de ses ouvrages, l'écrivain Neil Bissoondath, lui-même immigrant au Québec, s'est insurgé contre le multiculturalisme à la canadienne qui fait ressortir les différences plutôt que les ressemblances entre les divers groupes ethniques du pays. Il a bien montré que les politiques canadiennes en matière de multiculturalisme, bien que conçues dans un but bien intentionné, n'ont fait qu'accentuer l'isolement des groupes culturels et propager les clichés à leur sujet.

    Tous les résidants du Québec, y compris les néo-Québécois qui viennent s'y installer, sont des Québécois, de plein droit ou en devenir.

  • Denyse Fyfe - Abonnée 16 décembre 2007 15 h 01

    David, Robitaille et maintenant Baillargeon... sur le NOUS

    Bonjour,

    Il n'y a pas à dire, vous ne le lâchez pas!

    Que vous a-t-il donc fait?

    C'est sûr qu'il prend beaucoup de place, est présent sur toutes les tribunes et qu'il a plein d'idées.

    En fait il en mène trop large selon les chroniqueurs du Devoir. Au point que vous êtes le seul journal (qui se dit indépendant, mais qui a sur son conseil d'administration le conseiller personnel de Charest) à ne pas avoir donné intégralement le dernier sondage de Lisée.

    Pourquoi?


    Bravo! Gesca n'en demandait pas tant! C'est formidable vous faites le travail de démolition pour eux.

    Et ils applaudissent! J'entends rire le "trium vera"!


    Merci en leur nom!