Le défilé militaire

Le premier ministre Landry dit avoir retenu de son séjour dans la réserve des Forces armées canadiennes qu'on ne lance pas une bombe atomique au premier jour de la guerre.

Il est dommage qu'il n'ait pas porté une plus grande attention au cours d'histoire diplomatique. Il y aurait appris que la meilleure façon d'entreprendre une négociation n'est pas nécessairement de menacer son vis-à-vis de lui en faire éclater une à la figure.

Dans le discours qu'il a prononcé à l'ouverture du Conseil national du PQ, samedi dernier, M. Landry a dénoncé vigoureusement les recommandations du rapport Romanow, déclarant que «le centralisme bureaucratique, c'était bon pour l'ex-URSS». À le voir exhiber son artillerie lourde depuis quelques jours, c'est à se demander si lui-même ne s'est pas inspiré des anciens défilés militaires soviétiques.

Ce n'est pas un hasard si le gouvernement a autorisé l'ancien directeur général des élections, Pierre F. Côté, à rendre publique l'étude qu'il lui avait commandée sur un projet de loi qui permettrait de consulter la population sur une question de nature autre que constitutionnelle, à l'occasion d'élections générales.

À l'époque où il lui avait demandé d'explorer cette possibilité, le gouvernement avait plutôt à l'esprit le rapport Séguin sur le déséquilibre fiscal, mais le rapport Romanow, qui illustre encore mieux le problème, se prêterait particulièrement bien à un exercice de ce genre.

Encore faudrait-il s'assurer qu'il en sorte quelque chose d'un peu concret. À quoi servirait-il de demander aux électeurs s'ils sont d'accord pour que le gouvernement prenne tous les moyens à sa disposition — légaux, je suppose — pour désengorger les urgences, comme le suggère M. Côté? Autant leur demander s'ils sont d'accord pour qu'il fasse son travail.

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D'ailleurs, il est douteux que les trois partis puissent s'entendre sur une solution, que ce soit une hausse d'impôt ou un retour au déficit. Le PLQ promet un budget équilibré et des baisses d'impôt durant cinq ans. Si un front commun des provinces paraît illusoire, le consensus au Québec semble tout aussi fragile.

La semaine dernière, l'Assemblée nationale a dénoncé d'une même voix les visées centralisatrices du rapport Romanow, mais cette belle unanimité risque de disparaître rapidement. Hier matin, le ministre de la Santé, François Legault, en était déjà à accuser le PLQ d'être non plus à genoux, mais à plat ventre devant le gouvernement fédéral.

Dans l'introduction pour le moins originale de son étude, Pierre F. Côté cite le passage suivant du Livre de la sagesse, de Confucius: «Si les noms ne sont pas rectifiés, les paroles ne seront pas conformes; si les paroles ne sont pas conformes, les affaires ne sont pas accomplies... »

Ce qui amène M. Côté à dire qu'il ne faut plus penser à un référendum, trop associé à la souveraineté dans l'esprit de la population, mais plutôt à un plébiscite, qui n'aurait peut-être pas le même poids, mais qui ne comporterait pas le même vice psychologique.

Quoi qu'en dise Confucius, je doute que Jean Charest fasse ces distinctions. Référendum ou plébiscite, pour lui, ce sera toujours une astuce destinée à promouvoir le projet souverainiste. Même le renvoi d'une «pure et dure» comme Josée Legault ne suffira pas à l'en dissuader.

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L'autre règle que M. Landry dit avoir retenue de sa formation militaire est qu'il ne faut pas dévoiler sa stratégie d'avance à l'adversaire. À cet égard, il y a tout lieu de croire qu'il a respecté la règle, dans la mesure où il ne sait probablement pas lui-même ce qu'il fera. En tout cas, les membres de son cabinet ont la très nette impression qu'il navigue à vue.

Le problème est que sa rhétorique guerrière risque de limiter singulièrement sa marge de manoeuvre. Pour l'heure, il est très difficile de prédire jusqu'à quel point Jean Chrétien se montrera intransigeant. L'histoire des relations fédérales-provinciales canadiennes est jalonnée de ces ententes suffisamment nébuleuses pour que chacun prétende y trouver son compte. À force de répéter qu'il n'acceptera pas la moindre petite condition, M. Landry s'interdit pratiquement tout repli.

L'expérience des dernières années enseigne également que les Québécois ne sont pas d'humeur très belliqueuse. Si M. Charest leur dit qu'ils peuvent avoir le beurre et l'argent du beurre, ils vont être très tentés de le croire. On peut très bien applaudir les défilés militaires sans avoir nécessairement envie de faire la guerre.

mdavid@ledevoir.com