Les bélugas seront peu protégés à Cacouna

Le secteur du fleuve où seront bâties les imposantes structures devant accueillir les super-méthaniers constitue en effet une véritable pouponnière pour ces baleines blanches. Chaque année, de juin à octobre, de nombreuses femelles viennent y mettre bas et y passent quelques semaines, voire quelques mois avec leurs nouveau-nés. «Il est démontré que ces femelles sont fidèles à ce secteur, y reviennent année après année pour mettre bas et prendre soin de leurs jeunes», souligne d'ailleurs Véronik de la Chenelière, biologiste au Groupe de recherche et d'éducation sur les mammifères marins (GREMM).

Cette zone marine est donc particulièrement primordiale. «La période de mise-bas et d'allaitement est une période très sensible, qui demande un lien très étroit entre une mère et son jeune. Ils sont particulièrement vulnérables au dérangement par le bruit, ajoute Mme de la Chenelière. Évidemment, il faut que le jeune demeure avec sa mère s'il veut survivre. S'il y a un dérangement, qui entraîne la fuite des animaux, il y a un risque que ce lien essentiel et fragile soit brisé, donc qu'on condamne le petit. Ça peut avoir un effet direct sur le recrutement dans la population. Et on sait que c'est une population menacée qui n'augmente pas. On ne peut donc pas se permettre ce genre d'impact sur la population.»

Or la mise en place des installations maritimes du port méthanier occasionnera beaucoup de bruit sous l'eau, notamment lors du martelage des pilotis. La construction de la jetée et du quai d'amarrage pourra pourtant se faire de juin à octobre, alors que la «pouponnière» est achalandée, selon le «certificat d'autorisation» délivré par Québec à TransCanada Pipelines Limited et consulté par Le Devoir.

Le document sera publié aujourd'hui dans la Gazette officielle. Il impose au promoteur des mesures d'atténuation du bruit et une évaluation suivie quant à sa propagation. On indique également qu'il sera essentiel de pouvoir détecter la présence de bélugas près de la zone des travaux.

«Les mesures de protection du béluga prévues dans ce document visent à réduire les risques de blessures. Elles seront adéquates pendant des périodes de risques moindres, donc en dehors de cette période [soit de la mi-juin à la mi-octobre]. Mais ces mesures ne sont d'aucune utilité pour réduire les risques de dérangement, d'évitement et d'abandon du site par les bélugas femelles et leurs jeunes», fait valoir Véronik de la Chenelière. L'an dernier, dans un mémoire présenté à la Commission d'examen conjoint d'évaluation environnementale mise en place par Québec et Ottawa, le GREMM avait justement soutenu qu'on devait impérativement empêcher ces travaux de la mi-juin au mois d'octobre.

Un point de vue repris en juin dans un avis scientifique de la section biologie et conservation des mammifères marins de la direction régionale des sciences de Pêches et Océans Canada (MPO) à l'Institut Maurice-Lamontagne. «Durant la période de fréquentation intensive du secteur par les femelles en fin de gestation ou les femelles accompagnées par les veaux, soit de la mi-juin à la mi-septembre», il faudrait interdire «tout travail dans l'eau», stipule le document, signé par des spécialistes de l'étude des mammifères marins et de l'acoustique. L'avis a été remis à Pêches et Océans, qui doit encore délivrer une autorisation au promoteur.

«On est dans une situation où il y aurait beaucoup de bruit, beaucoup de changements dans l'environnement sonore durant une période critique, dans une pouponnière à bélugas», explique Valérie Lesage, coauteure de cet avis scientifique. Elle rappelle aussi que «les bélugas altèrent leur comportement vocal en présence de bruit», un peu comme on le ferait dans un bar. Et bien que les impacts à long terme de ce comportement sur leur vie sociale soient méconnus, «la prudence» est de mise, selon elle.

«Si le secteur est trop [bruyant] et que les animaux doivent se déplacer ailleurs, est-ce qu'il existe cet "ailleurs"? Et puis, en se déplaçant ailleurs, est-ce que ça fait une surcharge sur un habitat déjà fréquenté par d'autres animaux? demande Mme Lesage. Toutes ces inconnues font en sorte qu'il y a des incertitudes sur les impacts. Étant donné que la population ne se rétablit pas, il faut être prudent dans notre approche.»

La zone du fleuve située en face de Cacouna est l'un des trois secteurs connus de mise-bas des femelles bélugas du Saint-Laurent. «Bien qu'il n'existe pas encore de définition formelle de ce qu'est un habitat critique, il est difficile d'imaginer une définition qui ne reconnaîtrait pas au secteur de Cacouna la qualité d'habitat critique pour les bélugas du Saint-Laurent, soulignait ainsi le directeur du GREMM et pionnier de l'étude des bélugas, Robert Michaud, dans le mémoire de son groupe. Ce secteur situé à quelques kilomètres d'un des premiers parcs marins au Canada, le parc marin du Saguenay-Saint-Laurent, se trouve également au coeur de la future zone de protection marine de l'estuaire du Saint-Laurent.»

Les experts du MPO expliquent justement dans leur avis que le projet présente une menace à long terme sur la superficie de l'habitat de ces cétacés. Et parmi les facteurs potentiellement en cause pour expliquer la stagnation du cheptel de bélugas, «plusieurs ont trait à la diminution de son habitat dans l'écosystème du Saint-Laurent ainsi qu'à la détérioration de sa qualité, écrivent-ils. Le projet de développement proposé s'implanterait dans un site très utilisé par les bélugas et risque de modifier davantage l'état naturel de son habitat et potentiellement d'en diminuer encore la superficie».

Circulation dérangeante

Même une fois les travaux de construction du port méthanier complétés, la circulation des gigantesques navires qui se rendront à Cacouna pourrait avoir des impacts négatifs pour les bélugas, et ce, à long terme.

Pour les experts du MPO, l'espèce pourrait effectivement être affectée «à plus long terme pendant l'exploitation». À titre d'exemple, si les méthaniers transitent au sud de l'île Rouge, il en résultera «une augmentation du trafic à proximité d'un autre habitat fortement utilisé par le béluga [sud-est et est de l'île Rouge]. Il est difficile d'estimer quel sera l'impact de cet achalandage nouveau. Il est certain que les périodes calmes et peu bruyantes de la région seront réduites, conséquemment la qualité de cet habitat pour les mammifères marins sera affectée».

Dans son rapport remis en novembre 2006, la Commission d'examen conjoint d'évaluation environnementale soulignait elle aussi que «le bruit sous-marin intermittent issu de la circulation des méthaniers et des remorqueurs dans l'estuaire pourrait entraîner un comportement d'évitement temporaire pour les bélugas [...] se trouvant à quelques centaines de mètres ou moins de la trajectoire de ces navires».

Les chercheurs de Pêches et Océans Canada soulignent enfin que «d'autres espèces risquent d'être affectées pendant la période d'exploitation». C'est le cas des rorquals communs, des petits rorquals et des baleines à bosse, qui fréquentent le parc marin Saguenay-Saint-Laurent. Le risque de collision sera accru et cette menace est reconnue pour avoir un impact sur les populations de cétacés.
3 commentaires
  • Monique Richer - Abonné 18 juillet 2007 07 h 34

    Correction d'un nom et commentaire

    La spécialiste à l'Institut Maurice-Lamontagne ne se prénommerait-elle pas plutôt Véronique Lesage?
    On n'a pas tenu compte des inquiétudes des spécialistes pour la construction des ports méthaniers dans le fleuve. Environnementalistes, nos gouvernements? On peut en douter.

  • Sammy Dalva - Inscrit 18 juillet 2007 08 h 06

    Le bien être des bélugas

    Il est vraiment surprenant de savoir que certains pensent au bien être des bélugas et autres espèces au detriment du chômage chronique des "personnes" qui domine cette région.

    Comme propriétaire d'un chalet, je fréquente cette région depuis maintenant vingt-cinq ans et j'ai été témoin de ses bonnes années; le port du Gros Cacouna qui était en plein effervescence voilà une dizaine d'années a presque cessé ses activités de même que Ciment St-Laurent et ce sans compter les petits entrepreneurs périphériques.

    Les gens qui travaillait dans leur région s'expatrient souvent pour compléter leur "timbres" pour retirer l'assurance emploi et on me parle du bien être des bélugas ???

    Vraiment, même si je ne serais jamais d'accord avec le point de vue de M. Lucien Bouchard concernant la trajectoire économique pour le Québec, je commence a comprendre ses frustration au sujet de l'immobilisme des québécois.

  • Pierre Castonguay - Inscrit 18 juillet 2007 11 h 54

    A l'inverse du développement durable

    La construction du port méthanier, en ne tenant pas compte des impacts sur la population marine dont les bélugas sont les plus évidents représentants ici, des coûts environnementaux du transport du méthane, de la pertinence de cette ressource dans 50 ans, des risques d'accident environnementaux, se situe presque qu'à l'antipode d'une démarche de développement durable.

    D'autre part tout en appuyant la cause des bélugas, je me demande comment certains employeurs universitaires pourraient mettre de l'avant, une politique efficace de non harcèlement moral des employés cadres et syndiqués afin de diminuer les dommages causés à des humains par leurs pairs. Ne pourrait-on pas développer suffisasmment d'EMPATHIE pour que la cause des humains ait aussi ses défenseurs.