Eau potable à risque

C'est ce qui ressort d'une étude inédite obtenue par Le Devoir et commandée par le ministère du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs (MDDEP) au Réseau Environnement, l'association professionnelle qui regroupe les spécialistes de l'eau au Québec. Cette étude, signée Hubert Demard, un spécialiste de l'eau, a fait appel à des chaires spécialisées de l'École polytechnique et de l'Université du Québec à Rimouski ainsi qu'à divers autres spécialistes. Validé par le comité de réglementation du Réseau Environnement, le rapport et ses conclusions sont appuyés par cet organisme.

L'absence de protection systématique accordée au Québec aux réserves d'eaux brutes impose deux conclusions, selon cette étude: d'abord, les réserves d'eaux brutes des municipalités ne doivent plus être traitées comme des lacs et des cours d'eau ordinaires; ensuite, il faudrait prévenir les problèmes à long terme plutôt qu'accroître les budgets des usines de filtration au fur et à mesure que la qualité des approvisionnements diminue.

Cette étude, dont les conclusions ont été remises au ministère l'automne dernier, souligne très nettement que le Québec n'est pas vraiment équipé pour prévenir les problèmes d'eau potable selon une logique de prévention. Les lacs et les cours d'eau qui servent de réservoirs d'eau potable sont de plus en plus menacés par des activités susceptibles d'altérer la qualité des eaux brutes, comme l'érosion, la navigation de plaisance, les plages, les marinas, etc.

En clair, les lacs et les cours d'eau québécois où les municipalités ont implanté leurs prises d'eau ne jouissent d'aucune protection supplémentaire par rapport aux lacs et aux cours d'eau de villégiature, sauf quelques exceptions notables, par exemple le réservoir du lac Saint-Charles, utilisé comme réserve d'eau par la Ville de Québec.

Le rapport Demard s'attaque à deux problèmes différents.

D'abord, il examine le cas des systèmes de traitement d'eau potable auxquels Québec accorde une exemption de filtration parce que les eaux brutes qui alimentent l'usine municipale sont en principe de bonne qualité. Le Règlement québécois sur l'eau potable (RQEP) autorise cette exemption si les eaux brutes respectent certains critères de qualité — coliformes rares et limpidité constante — et s'il n'y a pas de systèmes de collecte ou de traitement d'eaux usées ni d'activités agricoles liées à la gestion des fumiers, situés en amont de la prise d'eau.

Le problème, souligne le rapport Demard, c'est que cette exemption, une fois accordée aux municipalités, n'est pas révocable, à moins que les normes de qualité soient dépassées. Si c'est le cas, la municipalité en cause est aux prises avec un problème de taille et sa population court un risque élevé que son eau potable soit contaminée avant que quiconque n'ait pu réagir.

Aux États-Unis, en comparaison, les municipalités doivent faire la preuve chaque année que les conditions initiales, qui prévalaient au moment où elles ont bénéficié de l'exemption de filtration, sont toujours les mêmes. Elles peuvent donc, par une analyse répétée des conditions qui prévalent dans le bassin versant d'un lac ou d'un cours d'eau — plutôt qu'uniquement dans l'eau brute à l'entrée de la prise d'eau —, voir venir les problèmes si de nouvelles activités humaines s'ajoutent ou si le bassin versant s'érode en raison de lotissements résidentiels trop intensifs, d'activités nautiques incompatibles ou de problèmes de transport susceptibles d'accroître le risque d'accidents graves.

La réglementation américaine, note le rapport Demard, n'exclut aucun type d'activité mais exige un programme de protection des réserves d'eau potable, dont la valeur doit être validée régulièrement sous peine de perdre l'exemption de filtration.

«À l'inverse, poursuit le rapport, le RQEP n'exige pas de protection de la source mais exclut certaines activités. Ces différences sont fondamentales, et on verra plus loin qu'elles correspondent au fait qu'aux États-Unis, les systèmes exemptés pratiquent la protection [de leurs réserves d'eaux brutes] depuis des décennies avec des outils juridiques et des ressources considérables, ce qui n'est généralement pas le cas au Québec.»

Un fonctionnaire associé à l'étude voit même une saveur culturelle dans ces différences: «Aux États-Unis, dit-il, mi-sérieux, c'est l'approche protestante: comme il n'y a pas de pardon, il ne faut pas pécher. Ici, on pèche allégrement en laissant faire à peu près n'importe quoi sur les lacs-réservoirs, quitte à devoir traiter davantage nos eaux brutes par la suite, une absolution cependant fort coûteuse à long terme et qui ne permet pas de voir venir les problèmes.»

En plus de se pencher sur les exemptions de filtration, le rapport Demard propose de déterminer toutes les menaces qui pèsent sur toutes les prises d'eau des municipalités du Québec, et ce, de façon régulière, comme l'Ontario l'exige maintenant par voie réglementaire.

Cette recommandation ne s'appliquerait pas uniquement, selon le rapport, aux villes qui demandent d'être exemptées d'un système de filtration au prétexte que leurs eaux brutes sont de bonne qualité. Parce que les menaces potentielles peuvent provenir du fond d'un bassin versant et que ces menaces peuvent aussi bien affecter les prises d'eau de villes dotées de systèmes de traitement complet, les analyses de risques, qui déterminent les menaces potentielles, ainsi que leur mise à jour régulière doivent, selon le rapport Demard, devenir la norme au Québec. Cependant, le rapport propose de calquer plutôt le système normatif québécois sur celui du Maine parce que les conditions générales de nos eaux brutes y sont davantage comparables.

Le rapport propose aussi la mise en place de trois périmètres de sécurité autour des prises d'eau potable, tant dans les lacs que dans les cours d'eau. Ainsi, dans le périmètre immédiat de la prise d'eau, les municipalités devraient privilégier l'acquisition des terrains plutôt que la réglementation radicale des usages, une solution que Québec pourrait privilégier par une aide financière puisqu'elle serait beaucoup moins chère à long terme que des traitements sophistiqués et toujours vulnérables.

Tirant exemple de nos voisins américains, le rapport propose à Québec de ne pas émettre d'exemptions de filtration aux municipalités dont les bassins versants ne répondent pas aux normes de protection des berges et des rives, ce qui est le cas de la vaste majorité à l'heure actuelle. L'érosion résultant de cette absence de filtres naturels sur les rives charrie des biocides en milieu agricole et contribue grandement aux apports en phosphore, source de cyanobactéries.

Tout comme plusieurs États américains le font, note le rapport, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse ont fait carrément fi des compétences fédérales en matière de navigation et ont réglementé, voire interdit l'usage des moteurs à deux temps sur les lacs qui servent de réservoirs d'eaux brutes. Le rapport note en Amérique une «tendance vers les restrictions ou le bannissement des moteurs à explosion sur les lacs servant de source d'alimentation en eau potable. Les moteurs à deux temps semblent particulièrement visés». La même logique commanderait d'interdire tout autant le passage des motoneiges en hiver sur ces réservoirs puisque la contamination n'est alors que retardée.

Dans le Maine, toute activité humaine, y compris la navigation de plaisance, est interdite dans un rayon de 300 à 1000 mètres des prises d'eau, sur l'eau comme sur terre. L'accès à ces secteurs est même carrément interdit pour éviter tout accident. Au Québec, rien de tel, note le rapport Demard. Le document souligne que la nouvelle Loi sur les compétences octroie aux municipalités des pouvoirs accrus en matière de protection environnementale, ce qui «pourrait offrir une solution alternative» aux élus pour réglementer, voire interdire des activités et même la circulation dans ce secteur critique pour la plus précieuse des denrées.

Le rapport Demard propose enfin de contrôler la densité des développements humains autour des réserves d'eau potable et dans les bassins versants qui les alimentent. Mais si les municipalités peuvent difficilement imposer des bandes de protection riveraine, même si les normes de la politique provinciale sont censées constituer un strict minimum, elles pourraient, en vertu de leurs nouvelles compétences, forcer le nettoyage des solides drainés par les fossés urbains et agricoles en les fermant par des marais ou des bassin de rétention, une mesure «largement pratiquée en Ontario». Québec pourrait aussi revoir des pratiques de déglaçage des routes et l'utilisation d'abat-poussière dans les bassins des réservoirs d'eaux brutes.

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