Le retour du bulletin chiffré, unique

Photo: Agence Reuters

Le gouvernement Charest a rempli un engagement de l'ADQ hier en instaurant un bulletin national chiffré dont les énoncés ont été simplifiés. Cette mesure a été favorablement accueillie, mais plusieurs se demandent pourquoi le gouvernement a tant attendu avant d'agir.

Québec — Dès la prochaine rentrée scolaire, il y aura un bulletin unique au Québec. Celui-ci sera chiffré en pourcentages, délesté des énoncés abscons propres au «renouveau pédagogique», et on y réintégrera les moyennes de groupe. C'est ce qu'ont annoncé conjointement Jean Charest et la ministre de l'Éducation, Michèle Courchesne, hier à l'école Anne-Hébert, selon l'engagement que le premier ministre avait pris lors du discours inaugural, le 9 mai. C'est toutefois l'ADQ qui avait promis le «bulletin chiffré» dans sa plateforme électorale.

Depuis le début de la réforme de l'éducation, à la fin des années 90, le bulletin a fait l'objet de moult discussions et polémiques. La ministre Courchesne a souligné que le bulletin était devenu un «irritant majeur» de la réforme. Les versions antérieures semblaient souvent avoir été conçues par et pour des experts en pédagogie, a-t-elle soutenu, se disant enthousiaste de présenter un bulletin au langage «très clair».

Dans le modèle présenté hier, plusieurs «libellés de compétences» (ce sur quoi les élèves sont évalués) ont été simplifiés. Ainsi, «lire des textes variés» devient simplement «lire». «Raisonner à l'aide de concepts et de processus mathématiques» devient «utiliser un raisonnement mathématique» et «proposer des explications ou des solutions à des problèmes d'ordre scientifique ou technologique» se mue en «résoudre des problèmes». Dans chaque matière, la ministre ramène la moyenne du groupe, honnie par la réforme, qui y voyait une atteinte à l'«estime de soi» de l'élève. «Il est encore important de pouvoir situer son enfant dans l'ensemble de la classe pour être capable de bien évaluer son cheminement», a déclaré la ministre.

Élu depuis avril 2003, le gouvernement Charest avait timidement tenté à quelques reprises de s'attaquer à la question du bulletin. En novembre dernier, l'ancien ministre Jean-Marc Fournier avait transféré aux conseils d'établissement la capacité «de faire un bulletin à la mesure de ce qu'ils voulaient» (selon les mots de Jean Charest hier) tout en leur donnant la possibilité d'y inclure des notes mais pas de moyennes de groupe. «On a cependant constaté [...] que malgré cela, [...] l'ensemble du réseau de l'éducation attendait un signal plus clair» de la part du gouvernement, a expliqué le premier ministre. Pourquoi les libéraux, au pouvoir depuis 2003, ont-ils attendu à septembre 2007 avant d'«apporter ce correctif requis» à une réforme adoptée par le Parti québécois? «Il n'est jamais trop tard pour bien faire», a répondu le premier ministre, laconique.

Notons que les fameuses «compétences transversales» demeurent dans le bulletin national. Mais les enseignants ne devront plus se casser la tête pour les évaluer. Désormais, l'enseignant formulera plutôt un commentaire, jugé «plus utile» qu'une note par la ministre.

S'il n'obtient pas les «bonnes notes» en ce qui a trait aux autres compétences, un élève pourra désormais redoubler à chacune des années du primaire, comme c'était le cas avant l'implantation du renouveau pédagogique. Mais puisque c'est une «question extrêmement délicate», il faudra procéder avec prudence, «au cas par cas», et seulement «si les spécialistes, les enseignants, les parents, la direction d'école, à la suite d'un plan d'intervention, à la suite d'un accompagnement personnalisé, jugent qu'il est préférable pour cet enfant-là de reprendre immédiatement son année», a précisé la ministre.

Accueil favorable

Le critique adéquiste en matière d'éducation, François Desrochers, s'est réjoui «pour les parents» que le bulletin soit beaucoup plus clair mais a dit juger que c'est «trop peu, trop tard». Au dire de cet ancien enseignant de géographie en troisième secondaire, la «dérive des bulletins» prouve qu'on avait oublié les parents dans la réforme. «Tout dans la réforme n'est pas mauvais», a-t-il nuancé, mais plusieurs années ont été perdues en improvisation et en expérimentation tandis que des élèves en ont «beaucoup souffert», a-t-il déploré.

Dans le milieu de l'éducation, l'annonce a été accueillie plutôt favorablement. Lise Ouellette, présidente de la Fédération des comités de parents du Québec (FCPQ), a salué «un bulletin national avec un langage clair, accessible et compréhensible pour les parents». «C'est une belle avancée pour les parents du Québec», a-t-elle souligné. À la Fédération des commissions scolaires du Québec, on aurait cependant préféré un bulletin par commission scolaire. «On souhaite qu'il y ait une ouverture pour que les écoles puissent y ajouter une couleur locale», a précisé le président de la FCSQ, André Caron. Quant au redoublement, M. Caron a souligné que cette mesure devra demeurer «exceptionnelle».

Du côté syndical, on a salué les «premiers correctifs». «L'attitude plus pragmatique de la ministre à l'égard de la réforme illustre sa volonté de ne pas la considérer comme un dogme», a fait valoir la présidente de la Fédération des syndicats de l'enseignement (FSE-CSQ), Johanne Fortier, qui se réjouit de la possibilité de recourir au redoublement tout au long du parcours scolaire. Elle souhaite toutefois qu'on procède à une évaluation du cheminement de l'enfant à chacune des années plutôt qu'à la fin d'un cycle.

La Fédération autonome de l'enseignement (FAE) juge quant à elle «incohérente» l'utilisation des pourcentages pour mesurer des compétences. «C'est comme mesurer une distance en centilitres», a déclaré le responsable des communications, Yves Parenteau. La FAE voudrait revenir carrément à l'évaluation de connaissances plutôt que de compétences.

Le chercheur Normand Baillargeon, professeur en sciences de l'éducation à l'UQAM et très critique du «socio-constructivisme» sous-jacent à la réforme, voit aussi le bulletin national comme une «bonne nouvelle». Lui qui a critiqué le trop grand accent mis sur les compétences aux dépens des connaissances estime qu'on commence à prendre conscience qu'on a beaucoup négligé ces dernières.

La ministre a annoncé hier qu'elle avait sollicité un avis du Conseil supérieur de l'éducation (CSE) en ce qui a trait à la façon de mieux mesurer, dans le bulletin, l'acquisition des connaissances. M. Baillargeon se demande si le CSE est la bonne organisation à consulter sur cette question. «C'est un des drames de cette réforme-là: les gens qui sont appelés à prendre des décisions, à commenter ce qui se passe, à influer sur les pouvoirs, sont les mêmes qui l'ont conçue», a-t-il déploré. Interrogée à ce sujet hier, la ministre Courchesne a déclaré ceci: «Les ayatollahs, ça ne m'impressionne pas beaucoup.»

Avec la collaboration de Clairandrée Cauchy

Le Devoir
3 commentaires
  • Pierre-Luc Chabot - Inscrit 1 juin 2007 08 h 08

    Un retour ?

    J'étais à l'école primaire au début des années 90 et je ne me souviens que de lettres. D'un malaise à un nouveau bulletin incompréhensible, on en est venu à blâmer les lettres pour finalement les rayer complètement de la carte et les remplacer par ces merveilleux chiffres. Maintenant, est-ce que les étudiants du primaire vont y gagner quelque chose de plus que nos étudiants universitaires qui eux sont notés en lettres et qui ne se plaignent pas... comme les étudiants du primaire d'ailleurs?

    Bien que le problème de la clarté sera probablement réglé par la même occasion, il me semble qu'on a gaspillé beaucoup de temps et d'argent sur un débat qui aurait pu se résumer par une simple reformulation en des mots compréhensibles.

  • Roland Berger - Inscrit 1 juin 2007 11 h 41

    Plutôt une régression

    Apparemment, la saga du bulletin scolaire n'a rien de politique. Apparemment seulement. Le retour au bulletin chiffré est au contraire hautement politique. Seule l'arrivée en masse de l'ADQ permet aujourd'hui au gouvernement Charest de mettre la hache dans un bulletin qu'il aurait suffi de repenser loin de l'esprit tatillon des ayatollahs du ministère, notamment ceux qui règnet en rois et maîtres à la Direction des programmes d'études. C'est à ces derniers que la ministre devrait s'attaquer, même si aucun ministre jusqu'ici n'est sorti indemne d'avoir tenté de le faire. Qu'on se rappelle seulement combien ridicule a eu l'air Jean-Marc Fournier en jouant les Ponce Pilate, lançant la patate chaude aux établissements scolaires.

    Que la réforme ait demandé aux enseignants de mesurer le non-mesurable, ça va de soi. Et cet aspect de renouveau pédagogique doit évidemment être corrigé. On ne peut juger de l'esprit d'équipe ou de la socialibilité d'un enfant qu'à partir de questions portant sur ce qu'il pense qu'il devrait faire dans telle ou telle circonstance réelle ou future, c'est-à-dire en ramenant l'évaluation au niveau des connaissances. Aller plus loin, c'est demander aux enseignants de sonder les coeurs, une tâche autrefois dévolue aux confesseurs.

    Il en soi indifférent que les résultats scolaires apparaissent sous de forme de lettres ou de chiffres. Ce qui importe, c'est que ces lettres ou ces chiffres reflètent le plus adéquatement possible les résultats de chaque élève eu égard aux objectifs des programmes d'études. C'est de cette information dont les parents ont besoin pour suivre le parcours de leur enfant à l'école. Et d'aucune autre. Savoir où se situe leur enfant par rapport aux autres enfants de son groupe n'apporte rien d'intéressant, si ce n'est de permettre à une fraction de parents de se péter les bretelles pendant que les autres dépriment de savoir que leur enfant est un « loser » aux yeux de l'école. D'ailleurs, dans le cas où un élève change d'école et se retrouve dans un milieu social différent, que veut dire son rang et sa moyenne par rappport à la classe d'où il vient ? Absolument rien, ce qui entraînera inévitablement des enseignants et des directions d'école déclarer : ce 13e rang, c'est la queue de la classe chez nous.

    J'ose croire que la majorité des parents qui ont voté pour Mario Dumont en espérant se retrouver avec un bulletin chiffré ne cherchaient pas à ce que soit réintroduite les moyennes et les rangs des élèves par rapport à leurs groupes respectifs. Je pense plutôt que des groupes restreints de parents et d'enseignants fortement « syndicalisés » ont réussi à berner un peu tout le monde pour forcer non pas un retour au bulletin chiffré mais foncièrement une régression à l'école d'autrefois, l'école d'avant la réforme, l'école d'avant la Révolution tranquille.

    En 2003, Charest avait promis de modifier le modèle québécois de gouvernance, cachant mal son mépris pour la Révolution tranquille. Mario Dumont lui a apporté le bulldozer, pardon, le bouteur, pour la déraciner, aux applaudissements des grands esprits qui se plaisent à se considérer plus lucides que le reste des Québécois et Québécoises.

    Roland Berger
    London, Ontario

  • Mylène St-Cyr - Inscrite 3 juin 2007 15 h 38

    Des chiffres ou des lettres? Same difference...

    Je suis parent de deux enfants du primaire. Je fais aussi partie de ces enseignants qui ont pris le virage de la réforme de façon positive et qui n'ont pas hésité à plonger malgré les remous. Bien que rarement représentés dans les médias, nous sommes nombreux à croire que cette nouvelle vision de l'éducation prépare mieux nos jeunes à la vie, les rendant plus pro-actifs et plus débrouillards.

    Les débats des derniers mois ont réduit la réforme à des chiffres versus des lettres. Le parent, parce qu'il utilise sa propre éducation comme système de repère, continue de percevoir le bulletin comme l'Objectif à atteindre, comme le salaire de l'élève. Mais la réforme exige du parent qu'il pose un regard neuf sur le concept d'évaluation et sur le bulletin.

    L'évaluation par compétence est l'un des grands changements qu'apporte la réforme. Plutôt que d'additionner des résultats d'examen de concepts et de connaissances, l'enseignant est appelé à porter un jugement sur la capacité de l'élève à mobiliser et à utiliser efficacement les connaissances et techniques vues en classe lors de la réalisation de tâches diverses. Pour appuyer son jugement, l'enseignant observe l'élève dans un période de temps X, lors de différentes tâches, et utilise différents outils (grilles d'observation, d'évaluation, d'auto-évaluation...) qui lui permettront, en bout de ligne, de tracer un portrait global de la compétence de l'élève. Il n'y a aucun cumul de résultats : il s'agit d'une évaluation qualitative.

    Pour rendre compte de son jugement, l'enseignant utilise le bulletin. Celui-ci n'est qu'un outil de communication entre l'école et le parent. Il ne doit pas être considéré comme une finalité, comme un objectif en soi. Il ne sert qu'à « rendre compte de l'état de développement des compétences. » Comprendre : informer si ça va bien ou non.

    Rendre compte de l'état du développement des compétences peut se faire en lettres, en chiffres, ou en émoticons si vous le désirez! Encore faut-il que les parents sachent ce qu'est une compétence. En tant que parent, qu'on m'informe que mon enfant progresse bien en français (B ou 74%), qu'il performe en maths (A ou 89%) mais qu'il éprouve quelques difficultés en anglais (C ou 62%) me satisfait, tant que je peux téléphoner ou me rendre à l'école pour obtenir de plus amples informations.