Le modèle québécois en question - Face-à-face sur le thème de l'État

Après avoir décrié en juin dernier le «dogme du sacro-saint modèle québécois», Joseph Facal revient à la charge pour réclamer une remise en question du rôle de l'État. Participant mercredi dernier à un débat organisé conjointement par la revue Argument, L'Annuaire du Québec (Fides) et la librairie Olivieri, le président du Conseil du trésor a même pointé les mouvements sociaux comme les grands responsables de la montée de la droite incarnée par Mario Dumont.

Ce débat est nécessaire pour rejoindre la classe moyenne, a réitéré d'entrée de jeu Joseph Facal. Si le modèle québécois nous a bien servi globalement, a dit le ministre péquiste, la société n'est plus dans une logique de rattrapage où la question nationale occupe toute la place.

Le ton était donné à ce débat où une centaine de citoyens s'étaient déplacés pour assister à un choc des idées entre M. Facal et les autres participants, dont le politologue de l'ENAP Christian Dufour, la militante Françoise David et le chroniqueur du Devoir Michel Venne.

Ce dernier a expliqué que si l'État devait freiner ses interventions dans certains domaines, il devrait les accentuer dans d'autres, comme en santé. Pour sa part, Françoise David souhaite d'abord et avant tout un État qui dise la vérité. Tout en soulignant que le citoyen doit réfléchir à ses contradictions (vouloir payer moins d'impôts et avoir plus de services), Mme David, qui travaille à l'organisme de défense des droits des non-syndiqués Au bas de l'échelle, a relevé les contradictions de l'État.

Ainsi, elle a montré du doigt le gouvernement qui donne un coup à gauche en adoptant une politique d'épandage des lisiers et un coup à droite en permettant la construction de barrages hydroélectriques sur les petites rivières. Mme David a également rappelé qu'une année, le gouvernement péquiste ne voulait plus de logement social et l'année suivante, le même gouvernement débloquait des millions pour créer du logement social.

Un électrochoc

Le point de vue de Mme David a immédiatement fait réagir Joseph Facal. Le président du Conseil du trésor a associé l'explosion de popularité de l'Action démocratique du Québec aux revendications répétées des groupes sociaux et à leurs critiques incessantes.

«Dans la mesure où les ressources de l'État sont limitées, tout ce que vous voulez pour vous, c'est les autres qui ne l'ont pas. Ainsi donc, vous contribuez à ce sentiment d'aliénation au sein d'une classe moyenne qui finance l'essentiel des services et qui, elle, n'a pas besoin de tous ces services et chez qui émerge cette envie de donner un grand coup de pied dans la ruche», a-t-il lancé.

Électrochoc dans la salle. Le pari de la vérité de M. Facal venait de frapper une deuxième fois. En juin dernier, la sortie publique de M. Facal, soigneusement rédigée, avait provoqué un profond malaise dans les rangs péquistes. Cela faisait suite à la victoire de l'Action démocratique du Québec dans trois des quatre circonscriptions en élections partielles. Rabroué sur-le-champ par son chef Bernard Landry, M. Facal a toutefois maintenu depuis lors son idée qu'il faut revoir en profondeur le modèle québécois pour se rebrancher sur la classe moyenne. Mercredi, il a franchi une autre étape en disant que la gauche avait servi la droite.

Françoise David a encaissé le coup en lançant un vibrant «Oh boy!». «Dire que ces critiques et cette indignation ont favorisé la montée de la droite, je trouve ça extrêmement gros. Ce qui a favorisé un questionnement de la classe moyenne, ce sentiment qu'on n'en a pas pour son argent, le sentiment que l'État est loin de nous, c'est l'obsession de 1996 à 1999 de l'atteinte d'un déficit zéro tellement rapide qui a amené 30 000 départs volontaires financés par l'État dans les services publics, qui a amené des coupures dans la lutte contre la pauvreté. Il n'y a pas que les pauvres qui protestent», a-t-elle soutenu.

Cette dernière a également rappelé que si, par le passé, alors qu'elle présidait la Fédération des femmes du Québec, elle avait dit toute son indignation devant la faible réponse aux revendications des participantes à la Marche mondiale des femmes du gouvernement, elle ne reniait rien de cette lutte. Mme David a également souligné qu'elle n'a jamais hésité à applaudir aux bons coups, comme le récent dépôt du projet de loi sur l'amélioration des normes du travail.

Corporatisme ?

Michel Venne s'est alors porté à la défense de cette gauche presque accusée d'avoir propulsé Mario Dumont en tête des intentions de vote. «Les plus pauvres sont incapables de corporatisme», a-t-il affirmé.

Le face-à-face Facal-David a semblé donner raison à Christian Dufour, qui analyse que le modèle québécois transporte une charge émotive telle qu'il est tabou de le remettre en question. Le modèle québécois est devenu la nouvelle religion de la société qui a développé une grande proximité avec l'État jusqu'à tomber dans des liens quasi incestueux.

«Le consensus du centre-gauche est devenu complaisant au fil des ans. D'ailleurs, au Québec, on n'est pas habitué de parler de la droite, qui prend du coup l'allure du bonhomme sept heures», a expliqué M. Dufour.

Ce dernier a provoqué quelques «oh!» et «ah!» dans la salle en saluant l'ADQ, qui a réussi à se situer en dehors du débat constitutionnel. «Enfin on peut parler de gauche, de droite, loin de la question nationale. [...] Les Québécois ont besoin d'espace. L'État doit nous faire un peu plus confiance», a affirmé M. Dufour en ajoutant que l'État infantilise la population.

Selon lui, le modèle québécois a mal vieilli. Sa remise en question n'est pas une coquetterie; il y a un vrai problème. «La dynamique est pourrie», a-t-il tranché.

Le changement

Après trois heures de débats, il est clairement ressorti qu'un changement est devenu nécessaire. «Nous, progressistes sociaux-démocrates, devons nous enlever de la tête que toute intervention de l'État est bonne. Il peut y avoir des effets pervers», a souligné Joseph Facal, qui a dénoncé l'opacité de l'État providence dans lequel personne ne sait le prix des services qu'il consomme. Du coup, M. Facal a salué l'action entreprise par son collègue à la Santé, François Legault, qui lui aussi a fait le pari de la vérité en démontrant l'ampleur du gouffre financier de ce secteur.

Quant à savoir comment redéfinir ce modèle québécois, Françoise David a lancé une piste en se référant à un proverbe malien: «Jamais une marmite ne bout par le haut.» «Ça signifie que les vrais changements viennent toujours de la base. Il ne faudrait pas l'oublier», a-t-elle expliqué.