Les témoins racontent l'effondrement du viaduc de la Concorde

Le président de la Commission sur l’effondrement du viaduc de la Concorde, Pierre Marc Johnson, et les commissaires Armand Couture et Roger Nicolet examinent des photos du viaduc détruit.
Photo: Jacques Nadeau Le président de la Commission sur l’effondrement du viaduc de la Concorde, Pierre Marc Johnson, et les commissaires Armand Couture et Roger Nicolet examinent des photos du viaduc détruit.

C'est à ceux qui ont vu de leurs yeux la tragédie du 30 septembre dernier qu'est revenu la tâche d'inaugurer hier les audiences publiques de la Commission d'enquête sur l'effondrement du viaduc de la Concorde (CEVC). Des gens qui ont failli alourdir le bilan de cinq morts et six blessés qu'a causé la catastrophe.

Sur les neuf personnes qui ont défilé hier devant le président Pierre Marc Johnson, les commissaires et un parterre de journalistes et de caméras, six ont ainsi été témoins oculaires de l'événement survenu à Laval, tandis que les autres avaient noté dans les jours précédents l'effondrement du viaduc des signes avant-coureurs de problèmes inquiétants.

C'est le cas de Claude Marc-Aurèle, un chauffeur de taxi qui avait remarqué avant le 30 septembre un affaissement de la chaussée, près du joint de dilatation du viaduc. Il l'a comparé à un nid-de-poule qui produisait un choc sur la suspension de son véhicule. Technicien en génie civil, Guy Gironne a de son côté expliqué qu'il passait souvent sous ce viaduc et qu'il avait constaté, peu avant le 30 septembre, la présence d'une importance flaque d'eau du côté sud-est du viaduc, comme si la chaussée formait un creux à cet endroit.

Celui qui a le premier appelé le 9-1-1 la journée fatidique, Dave Ferrara, est pour sa part venu raconter qu'il avait vu un imposant morceau de béton se détacher de la structure, moins d'une heure avant l'effondrement d'une partie de celle-ci. Selon lui, ce morceau mesurait environ «un mètre» par un pied ou un pied et demi d'épaisseur. Le procureur de la commission lui a alors montré des photos d'un morceau de béton de 15 pouces par 7, récupéré sur place par un agent de la Sûreté du Québec. M. Ferrara a catégoriquement rejeté la possibilité qu'il s'agisse du morceau qu'il a vu tomber.

Interrogé à la télévision après son témoignage, M. Ferrara a indiqué avoir eu l'impression que le gouvernement voulait minimiser l'importance de l'observation qu'il avait faite sur la route. «Ce que j'ai vu avait la grosseur d'une valise», a-t-il réitéré.

Les autres témoins entendus hier ont quant à eux tout bonnement vu l'accident survenir. Premier arrivé sur les lieux, Claude Girard a ainsi «vu vibrer le rail» du viaduc, au point de se demander si ce n'était pas ses lunettes qui lui faisaient défaut. «Le côté ouest du parapet s'avance», a-t-il relaté, puis «soudainement, le côté ouest s'effondre», suivi de toute la structure. Il a freiné «à 50 pieds du viaduc». M. Girard a donc immédiatement composé le 9-1-1: il était 12h31.

Le deuxième témoin oculaire de l'effondrement, Michel Beaupré, circulait sur l'autoroute 19 en direction nord quand il a vu «de la poussière qui se dégageait» du tablier du pont du côté ouest, avant que «le palier du pont décroche» et descende d'abord du côté ouest. Ensuite, il est «tombé d'un morceau», a relaté M. Beaupré.

Pasqualino Simeone circulait pour sa part en direction sud sur l'autoroute 19, dans la voie du centre. Il a été dépassé par deux véhicules quelques secondes avant de passer sous le viaduc. C'est alors que celui-ci s'est effondré: M. Simeone a tout juste eu le temps de freiner. Mais «les deux personnes à côté de moi [dans les voitures qui l'ont dépassé] n'ont jamais rien vu. [...] C'est arrivé tellement rapide. Tout s'est effondré d'un seul coup», a-t-il indiqué.

Les témoignages entendus hier n'ont pas permis de conclure si c'est la partie est ou ouest de la structure qui a cédé en premier. Selon deux témoins, c'est ainsi par la partie est que le viaduc a cédé, avant que tout le reste ne suive.

Aujourd'hui, Pierre Marc Johnson et les commissaires Armand Couture et Roger Nicolet entendront les témoignages d'employés du ministère des Transports (MTQ) et de la Sûreté du Québec (SQ) arrivés rapidement sur les lieux de l'accident. Sera entendu le patrouilleur du ministère qui a procédé à une vérification sommaire de la structure à la suite de l'appel effectué par M. Ferrera. Les témoignages d'experts de toute sorte viendront plus tard cette semaine.

Mise en garde

Il fallait s'y attendre, la première journée d'audiences de la CEEVC a suscité beaucoup d'intérêt. Si peu de membres du public se sont déplacés à Laval pour assister à la première d'une longue série de journées d'interrogatoires (on prévoit que la commission mettra au moins huit semaines pour entendre tous les témoins et experts), les deux réseaux d'information continue du Québec ont diffusé les travaux en direct.

Dans son allocution d'ouverture, Pierre Marc Johnson a pris soin de demander à tout un chacun de ne pas tirer de conclusions avant la fin des travaux. «Les spéculations sont allées bon train quant aux causes de l'effondrement du viaduc. Certains pourront être tentés d'identifier hâtivement les causes de l'effondrement à partir de matériel photographique, de vidéos ou d'autres documents qui ont circulé», a mentionné l'ancien premier ministre, qui a invité le public «à la plus grande des prudences afin de ne pas conclure de façon erronée».

M. Johnson a rappelé que sa commission n'était pas un tribunal; elle vise plutôt à découvrir les faits et la vérité. Il a aussi prévenu que les coûts associés à une telle entreprise seront élevés: jusqu'ici, plus de 8500 heures ont été travaillées par différents membres du personnel technique de la CEVC, en plus de 4200 heures apportées par les experts au service de la SQ. Au total, l'équipe juridique de la commission a été saisie de plus de 3200 documents représentant plus de 26 000 pages. La CEVC doit remettre son rapport le 15 octobre.

Par ailleurs, l'Alliance professionnelle des ingénieurs du gouvernement du Québec (APIGQ) doit tenir ce midi une conférence de presse dans laquelle elle annoncera si elle continuera de participer — en tant «qu'intervenant» — aux travaux de la commission Johnson ou si elle les boycottera pour protester contre la décision de M. Johnson de demeurer à son poste. L'APIGQ avait demandé il y a deux semaines à M. Johnson de se récuser, estimant qu'il avait manqué à son devoir de réserve en intervenant lors de la dernière campagne électorale.

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Avec la Presse canadienne

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