L'homosexualité de Boisclair, un effet ambigu

Photo: Jacques Nadeau

Sans les déclarations controversées de l'animateur de radio Louis Champagne et d'un candidat adéquiste, la question de l'homosexualité d'André Boisclair serait passée inaperçue dans la campagne électorale. Du moins officiellement. En effet, selon une candidate péquiste défaite, le fait d'avoir un chef homosexuel a fait perdre des votes au PQ. Pas si sûr, répondent quelques experts.

C'est Rachel Gagnon qui a ramené ce débat à l'avant-plan jeudi, à la sortie du premier caucus du Parti québécois depuis les élections de lundi. «Est-ce que les Québécois sont, de façon générale, prêts à bien vivre avec l'homosexualité? Il faut se le demander», a indiqué aux journalistes cette candidate défaite dans le comté de Groulx.

Au cours de la campagne, des électeurs lui auraient notamment fait part de leur incapacité à trouver André Boisclair crédible lorsqu'il parle de la famille. Son collègue Claude Pinard (défait dans Saint-Maurice) a lui aussi mentionné que «beaucoup, beaucoup de gens ne pouvaient pas accepter la personnalité» de M. Boisclair.

Plusieurs échos semblables ont été entendus sur le terrain de la campagne et lors du porte-à-porte des candidats. Sans qu'on le dise tout haut, l'homosexualité d'André Boisclair a dérangé quelques électeurs. Combien? Impossible, bien sûr, de quantifier cela. Mais suffisamment pour que la question ressorte une fois la campagne terminée.

Oui, mais... , répond Michel Dorais, sociologue de la sexualité et auteur célébré de plusieurs livres sur l'homosexualité. Il faut faire attention à ce portrait de surface. «Ce n'est certainement pas le fait d'être homosexuel qui a le plus nui à M. Boisclair durant la campagne», affirme cet enseignant à l'Université Laval. Il relève plutôt que M. Boisclair a entre autres souffert d'une profonde carence... de famille.

«Ça m'a vraiment frappé. L'homme seul de cette campagne n'a pas été Mario Dumont mais André Boisclair. Le fait d'être célibataire a été, je pense, bien plus néfaste pour son image que le fait d'être homosexuel.» Non seulement célibataire, note M. Dorais, mais aussi toujours seul en piste. «À part sa famille politique, on ne l'a jamais vu entouré de proches. Même s'il n'a pas de conjoint, il doit bien avoir des proches, non? Un homosexuel a aussi une famille, des amis. Or on ne les a jamais vus.»

Cet «isolement» apparent a projeté l'image d'un homme «un peu coupé de tout», «froid», comme s'il «n'avait pas de vie normale en dehors de la politique». En comparaison, on a souvent vu les épouses et les enfants de Jean Charest et de Mario Dumont à l'écran. «On sent de cette façon qu'ils ont une vie "normale"», estime le sociologue, qui rappelle que tous les premiers ministres du Québec depuis Maurice Duplessis étaient mariés ou l'avaient déjà été.

Effet inverse

Les commentaires de la candidate Rachel Gagnon ont fait bondir Michel Dorais, lui-même homosexuel. «J'ai refusé plusieurs entrevues durant la campagne parce qu'il me semblait que ce thème n'était pas important dans la campagne. Mais là, le message qu'elle passe, c'est qu'un homosexuel ne peut pas avoir droit aux mêmes postes que les autres. C'est une forme de discrimination, et je suis convaincu que ni Jean Charest ni Mario Dumont n'auraient laissé passer ça. Est-ce qu'on pourrait dire la même chose d'un Noir ou d'une femme?»

En prenant appui sur les résultats de lundi, Laurent McCutcheon, président de Gai Écoute, illustre le manque de rigueur de l'équation associant homosexualité et défaite. «Agnès Maltais a été élue facilement à Québec, de même que Sylvain Gaudreault au Saguenay [le candidat visé par Louis Champagne dans l'affaire du «club de tapettes»]. Tout le monde connaît l'orientation sexuelle des deux et ça ne pèse pas dans la balance. Je pense que pour chaque vote qu'on perd, il y a un vote de sympathie qui le comble. Au final, l'effet est probablement neutre.»

C'est aussi ce que croit le politologue Réjean Pelletier (Université Laval). Il y a bien sûr une frange de la société qui est mal à l'aise avec l'homosexualité, mentionne-t-il, mais en général, l'effet est équilibré. «On l'a vu au Saguenay avec M. Gaudreault: l'histoire Champagne a constitué un effet positif dans sa campagne et a créé un courant de sympathie pour lui.»

Michel Dorais pense également que le vote homophobe est faible au Québec, que ce soit à Montréal ou en région, où il a longtemps vécu. «Quelqu'un qui se tient debout est toujours apprécié au Québec», dit-il. Le problème de M. Boisclair est vraiment ailleurs, selon lui, notamment dans son «manque de chaleur», chose que Laurent McCutcheon remarque aussi.

«Il reste bien sûr de l'homophobie au Québec, indique M. McCutcheon. Mais le monde entier nous reconnaît comme une des sociétés les plus progressistes sur ce plan. André Boisclair est homosexuel, c'est vrai, mais il faut voir jusqu'à quel point c'est un facteur important de sa personnalité, entre les autres facteurs qui font qu'une personnalité publique passe la rampe ou pas.»

Un peu plus, un peu moins...

Or M. McCutcheon juge que le chef péquiste pourrait afficher plus librement son orientation sexuelle. «Il faut être capable de le faire quand on décide d'annoncer publiquement qu'on est homosexuel. La vie privée, c'est ce qui concerne sa vie sexuelle, pas son orientation. On ne peut pas choisir de laisser de grands bouts à la maison. Sinon, ça laisse de la place au chantage, aux rumeurs... »

Encore faut-il trouver la bonne façon de le faire, note le politologue Christian Dufour, chercheur à l'ENAP. Là où certains trouvent André Boisclair trop timide dans son affirmation, lui perçoit le contraire. «Il a fait de graves erreurs de jugement là-dessus. Le sketch de Brokeback Mountain, son passage à Tout le monde en parle, où il s'amusait avec Dany Turcotte... C'était trop. Ç'a donné l'impression qu'André Boisclair est d'abord et avant tout homosexuel. Les Québécois sont prêts pour un premier ministre homosexuel, mais pas pour un premier ministre qui se montre d'abord et avant tout homosexuel. Il a trop banalisé ça.» M. Dufour ne croit toutefois pas que cela ait joué un grand rôle dans les élections de lundi.

«Il faut prendre la défaite péquiste dans son contexte, résume Réjean Pelletier. C'est sûr que certains doivent trouver ça étrange d'entendre M. Boisclair parler de la famille. Et que peut-être qu'il a perdu certains votes pour ça. Mais le problème n'est pas là principalement. Si des candidats s'arrêtent à l'homosexualité du chef pour expliquer cette défaite, ils se trompent de cible et rateront une bonne occasion de réflexion.»