Les groupes communautaires à bout de souffle

Dernier maillon de la longue chaîne de prestation de soins de santé et de services sociaux au Québec, les groupes communautaires ont toujours eu pour principe d'accueillir tout un chacun sans concessions. Ça, c'était avant le branle-bas de combat suivant la réorganisation des soins de santé au Québec lancée il y a quatre ans par le gouvernement Charest. Aujourd'hui, le réseau peine encore à se mettre au diapason, à un point tel qu'il a vu apparaître un mal que l'on croyait confiné aux établissements de santé: la multiplication des listes d'attente.

Marie-Noëlle Girard a beau connaître le monde communautaire comme sa poche, elle n'avait jamais vu une situation pareille auparavant. «Il arrivait parfois qu'une personne doive attendre, mais c'était marginal. Maintenant, on se pose de sérieuses questions parce que les listes d'attente se multiplient un peu partout dans la province et on n'est plus capable de répondre adéquatement aux besoins des gens», explique la coordonnatrice de la coalition des TROCs, qui réunit toutes les tables régionales d'organismes communautaires au Québec.

Ces jours-ci, les personnes en détresse ne sont pas seulement priées de patienter en plus grand nombre, il arrive aussi qu'elles se butent à des portes closes. La situation financière des organismes est si précaire que plus des deux tiers affirment qu'ils seront contraints de réduire leurs activités s'ils ne reçoivent pas un meilleur financement cette année. Ça, c'est sans compter les 16 % d'organismes qui doivent déjà se résigner à fermer temporairement leurs portes, le temps de renflouer leurs coffres et de laisser leurs bénévoles souffler un peu.

Au banc des accusés: les lois 25 et 83, qui ont profondément changé les manières de dispenser des soins au Québec. Le développement des réseaux locaux de services a en effet donné naissance à de nouvelles créatures, les CSSS, nées de la fusion des CLSC et des CHSLD. Le hic, c'est que les CSSS sont devenus des coordonnateurs de services et ont donc dû laisser tomber une large part des services autrefois offerts par les CLSC et les CHSLD. Tous ces services ont été pelletés à l'extérieur du réseau dans la cour des entreprises privées, des commissions scolaires ou des groupes communautaires, «qui n'ont pas reçu une cenne avec cette réforme», déplore Marie-Joëlle Girard.

Au fil du temps, cette réforme structurelle a généré des pressions supplémentaires pour que les groupes communautaires dispensent plus de services à un moindre coût, raconte la coordonnatrice. «On sursollicite les groupes communautaires qui survivent pour beaucoup avec des moyens extrêmement faibles. 41 % des groupes communautaires vivent avec moins de 50 000 $ par année. Ces moyens ne leur permettent pas de couper sans toucher les besoins de base des gens dans le besoin. Et ça, on ne peut pas s'y résoudre parce qu'après le communautaire, il n'y a rien d'autre. Après, c'est la rue.»

Pour sortir de l'impasse, la coalition des TROCs a calculé qu'il faudrait que Québec injecte d'urgence 67 millions dans le réseau communautaire et qu'il ajoute 200 millions supplémentaires à l'enveloppe qui lui est consacrée. Le hic, c'est que Québec a déjà délié les cordons de sa bourse. À son arrivée, le ministre de la Santé et des Services sociaux, Philippe Couillard, a fait bondir l'enveloppe des organismes communautaires de 290 millions en 2002-03 à 353 millions en 2005-06, une hausse notable de 63 millions. «On reconnaît le travail des groupes communautaires, et la première preuve tangible, c'est que ces groupes n'ont jamais eu autant d'argent qu'au moment où se parle», a fait valoir l'attachée de presse du ministre, Isabelle Merizzi.

Marie-Joëlle Girard n'est pas d'accord. L'enveloppe est peut-être plus importante, mais les organismes sont plus nombreux que jamais à en dépendre. En 2002-03, 3106 organismes en profitaient. En 2005-06, ce nombre était passé à 3146. «Il faut faire parler les chiffres, s'indigne la coordonnatrice. Les 63 millions incluent les 20 millions dédiés à l'indexation qui est une obligation gouvernementale. À cela, il faut enlever les 10,8 millions transférés au ministère de la Famille.»

Au final, seuls quelques secteurs, dont la violence conjugale, la santé mentale et le maintien à domicile, ont vu leurs fonds croître laissant de côté 75 % des organismes. À la maison Aurore, sur le Plateau-Mont-Royal, ce financement à deux vitesses a des répercussions au quotidien. «On a un soutien accru pour la population aînée, mais rien pour nos autres secteurs et on doit donc continuer à aller chercher des fonds à droite et à gauche, ce qui fait qu'on a moins de temps à consacrer aux gens sur le terrain», explique la directrice Lorraine Decelles.

Avec un filet social qui n'a de cesse de se rétrécir au Québec et une population vieillissante, ce statu quo est vécu comme une réduction de services dans le milieu communautaire, poursuit le coordonnateur du Regroupement intersectoriel des organismes communautaires de Montréal (RIOCM), Sébastien Rivard. Un contexte que le ministre de la Santé ne nie pas. «On sait que la pression est importante, reconnaît son attachée de presse, Isabelle Merizzi. Mais [les groupes communautaires] sont plus nombreux et le financement est au rendez-vous.»

À la Coalition solidarité santé, qui rassemble 46 organisations nationales et régionales, on convient que le problème dépasse largement la guerre des chiffres. «Les groupes communautaires sont pris entre l'arbre et l'écorce, raconte la porte-parole Gabrielle Pelletier. S'ils refusent d'être partie prenante de ces ententes avec les CSSS, il y a d'autres organismes qui vont le faire, ou même d'autres organismes qui seront créés pour le faire, souvent à moindre coût.»

Selon Mme Pelletier, le problème est d'abord structurel. «Maintenant que les CSSS sont fusionnés, on se retrouve avec un seul conseil d'administration qui gère des services qui comprennent aussi des CHSLD et des centres hospitaliers. Les enveloppes sont tellement réduites qu'il ne reste forcément que des miettes pour les services sociaux et à la communauté. Il faudra voir à ce que l'équilibre se fasse.»

Au Québec, les organismes communautaires en santé et services sociaux représentent 2800 organismes qui oeuvrent au profit de la collectivité. Le milieu emploie 20 000 personnes, mais peut compter aussi sur l'appui de 200 000 bénévoles. Chaque année, ces mêmes groupes atteignent plus de un million de personnes en détresse sociale et économique.

À voir en vidéo