Québec 2007

Chaque samedi pendant la campagne électorale, Le Devoir présentera les propos de trois observateurs chevronnés de la scène politique. Ils nous livreront leurs idées et leurs impressions sur le déroulement de ce grand débat politique.

Le nouveau Jean Charest

Jean-François Lisée

Auteur et analyste politique

On assiste vraiment à une campagne électorale où, fondamentalement, c'est le nouveau Jean Charest contre l'ancien Jean Charest, celui de 2003. C'est ce qui définit le début de la campagne.

Il faut se rappeler que, lors des deux derniers cycles d'alternance au Québec, ce qui s'est produit, c'est que les péquistes ont gouverné, ont changé beaucoup de choses, ont été très intenses, et ensuite les électeurs ont voté pour les libéraux. Ils voulaient ainsi se «reposer» des péquistes. C'était vrai après les deux premiers mandats de René Lévesque, mais aussi après les mandats de Jacques Parizeau, Lucien Bouchard et Bernard Landry.

On se retrouve maintenant dans une situation où, après le premier mandat de Jean Charest, celui-ci essaie de nous dire: «Reposez-vous de moi en m'élisant.» Car M. Charest a opéré tout un repositionnement. Il veut donner l'impression qu'avec les libéraux, ce ne sera pas intense. Vous aurez une gestion tranquille et raisonnable du pouvoir, donc ce ne sera pas le radicalisme que vous avez connu au début du premier mandat.

Il y a aussi eu un changement important dans l'attitude de Jean Charest. Il a l'air de bonne humeur. Ça contribue à sa tentative de montrer un visage plus reposant, mais aussi à faire porter le poids du «dérangement» à ses adversaires. Cependant, M. Charest joue un peu à l'équilibriste. Il doit parler de continuité alors qu'il s'agit surtout de la continuité de sa dernière année au pouvoir, où les libéraux ont cessé de vouloir faire de grandes réformes. Ce n'est pas la continuité avec le début de leur mandat.

Le grand défi pour André Boisclair et Mario Dumont, c'est donc de rappeler le Jean Charest d'avril 2003. Tout se joue, en début de campagne, sur qui saura définir M. Charest. Et il y a des munitions du côté des deux partis d'opposition. Le simple fait que le premier ministre fasse de la santé sa priorité, alors qu'il avait promis de régler le problème des listes d'attente en 2003, cela donne des munitions. La baisse de la croissance économique et de l'investissement privé en donnent aussi. Sans oublier le dossier du mont Orford. Ce n'est pas pour rien que M. Boisclair s'y est rendu. Il est toutefois trop tôt pour dire si cette stratégie va réussir.

Du côté des péquistes, André Boisclair me fait penser à Jean Charest au début de la campagne de 2003, quand il disait: «Nous sommes prêts.» Il disait cela parce que les gens pensaient qu'il n'était pas prêt à gouverner, y compris certains libéraux. Parti d'une position où on attendait peu de lui, il a surpris pendant la campagne et pendant le débat. M. Boisclair est un peu dans la même position. S'il réussit au-delà des attentes, il pourrait y avoir un ralliement autour de lui.

Dans le cas de M. Dumont, une partie de sa popularité vient du fait que les électeurs ne pensent pas qu'il va être élu premier ministre. Ça leur évite de craindre ce qu'il ferait s'il était élu. En 2003, ils se sont détournés de lui quand ils ont cru qu'il pouvait devenir premier ministre. Ils sont toutefois prêts à voter pour lui pour qu'il soit une opposition forte à l'Assemblée nationale.

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Dérapage de début de campagne

John Parisella

Professeur associé à l'université Concordia

La campagne électorale a mal débuté cette semaine, avec des allégations et des attaques de nature personnelle. Le ton a rapidement bifurqué vers des propos près du salissage dans certains cas. Il y a quand même eu un rappel à l'ordre de la part de certains chroniqueurs et de certains éditorialistes, pour réaffirmer qu'une campagne électorale est un lieu de prédilection pour avoir un débat d'idées.

Les partis doivent donc rapidement revenir aux débats de fond, parce que si le ton actuel se maintient, il y aura un taux d'absentéisme très élevé le jour du scrutin. Comme les trois programmes vont se retrouver sur la place publique dès aujourd'hui, avec la publication de celui du Parti québécois, on pourra entrer dans le vif de la campagne.

Et Jean Charest se présente en bonne posture. Il connaît une bonne période depuis plusieurs mois. On sent davantage d'assurance dans sa défense des différentes politiques de son gouvernement. De plus, il a bien amorcé la campagne, avec une belle brochette de nouveaux candidats, des recrues de valeur qui ont mis de côté leur carrière pour se lancer en politique à une période où c'est très difficile. Il est rare de voir un gouvernement se renouveler autant. Un parti qui cherche à être réélu va avoir souvent le même conseil des ministres, même si des postes peuvent changer.

Dans le cas d'André Boisclair, il a eu un mois difficile avant la campagne. Cette semaine, il semblait avoir plus d'aplomb, mais il est clair qu'il doit composer avec une position plus délicate que les deux autres chefs. M. Boisclair entre en campagne avec une baisse de popularité depuis sa course au leadership, en plus des contestations à l'intérieur de son propre parti; donc, le départ aurait pu être plus cahoteux.

Il est aussi clair qu'il aura un plus grand défi à maintenir l'ordre dans ses rangs, parce que, s'il atténue son engagement envers la souveraineté, sa base politique va se poser des questions. S'il l'accentue, l'élection va prendre une saveur référendaire. Et en voulant répondre davantage à la gauche de son parti, notamment le SPQ-libre, il devrait se demander si le Québec est là en ce moment. Il ne faut pas oublier que plusieurs politiques des gouvernements de Jacques Parizeau et de Bernard Landry seraient considérées comme étant «de droite» par le SPQ-libre.

Par ailleurs, nonobstant les sondages, il ne faut pas oublier qu'il y a deux grands partis au Québec, le Parti libéral et le Parti québécois. Les débats de programmes vont se faire surtout entre ces deux formations dans les semaines à venir. Et les attaques ne seront pas toutes dirigées contre le bilan du gouvernement, mais aussi contre le programme que les péquistes vont présenter.

Mario Dumont, lui, a démontré mercredi qu'il est à la tête d'un parti essentiellement populiste en lançant sa campagne sur la question des accommodements raisonnables. Et comme son électorat est concentré dans quelques régions, mais aussi qu'il n'a pas de prise à Montréal, rien n'indique qu'il formera l'opposition officielle.

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Charest sur la défensive

Marie Grégoire

Ancienne députée adéquiste du comté de Berthier

On sent, dès le début de cette campagne électorale, qu'il y a de la substance, que les enjeux ressortent, comme le dossier de la santé. Je sens clairement qu'il y a des débats d'idées, du moins pour les premiers jours.

D'ailleurs, je trouve que le chef de l'Action démocratique, Mario Dumont, donne un ton intéressant, notamment quand il parle de santé mais aussi des finances publiques. Il a été le premier chef de parti à parler des enjeux de santé jeudi, et ç'a donné le ton de la journée.

Le premier ministre Jean Charest, lui, se retrouve pour la première fois sur un mode électoral défensif. Il a plutôt l'habitude d'être en position d'attaquant et il semble trouver que cette nouvelle position est plus complexe, plus lourde à porter. C'est toujours plus facile de dire que les autres n'ont pas fait le travail plutôt que de se dire qu'on n'a pas tout à fait livré la marchandise.

D'ailleurs, je ne lui sens pas l'énergie qu'on avait connue en 2003. J'ai l'impression que parfois, il oublie le rôle qu'il a à jouer, il oublie qu'il a été au pouvoir pendant quatre ans et il oublie que c'est son bilan qui est sur la table. Ce n'est pas le bilan du Parti québécois en 2003 qu'il doit attaquer, c'est le sien qu'il doit défendre. Il va donc devoir apprendre à jouer ce rôle-là au cours de la présente campagne électorale, c'est-à-dire équilibrer l'attaque et la défense.

Le chef péquiste André Boisclair, pour sa part, n'a pas causé la surprise. Il dit lui-même qu'il est en mode «apprentissage». Justement, je n'ai pas senti d'aisance dans son discours, au moment du lancement de la campagne électorale. On sentait qu'il était très pris dans le cadre de son allocution. On le connaît quand même comme un debater. On l'a vu dans le passé, mais là, il manque d'assurance. Après tout, c'est quelque chose d'avoir été ministre, mais c'est autre chose d'être le chef d'une équipe.

Et il a énormément de pression. Il ne faut pas oublier qu'il est à la tête du Parti québécois, un parti difficile à gérer. On l'a encore vu récemment au cours des investitures dans certains comtés, où l'establishment du parti a eu de la difficulté à faire passer ses candidats. Je pense qu'il y a un apprivoisement mutuel qui n'est pas facile à faire.

Le contenu du programme péquiste, lui, semble surprenant parce qu'on sent qu'il y a des éléments amenés par François Legault, alors que d'autres proviennent de Camil Bouchard ou du SPQ libre. On sent qu'il y a différentes pressions qui s'exercent. Ça n'a sûrement pas été facile de trancher, et on peut croire que le programme va peut-être être une sorte de compromis qui ne va plaire à personne.

Enfin, je pense que l'enjeu de la santé va demeurer en filigrane de cette campagne mais que l'économie et la famille seront aussi des éléments centraux. Et les chefs des partis vont devoir se prononcer sur leur vision à long terme du Québec parce que les électeurs ont besoin d'être rassurés, de savoir que ça va bien aller. C'est le principal défi des chefs dans les prochaines semaines. Ils devront démontrer qu'ils ont un plan précis pour le Québec.

Propos recueillis par Alexandre Shields

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