Orford: Québec exige des condos

De nombreuses manifestations ont eu lieu au cours des derniers mois pour dénoncer la décision du gouvernement Charest de privatiser une partie du mont Orford.
Photo: Jacques Nadeau De nombreuses manifestations ont eu lieu au cours des derniers mois pour dénoncer la décision du gouvernement Charest de privatiser une partie du mont Orford.

Avec un mois de retard sur l'échéancier initialement prévu par le gouvernement, mais, surtout, le lendemain de la clôture de la session parlementaire à l'Assemblée nationale, Québec a finalement lancé hier l'appel d'offres pour la vente du domaine skiable et du golf du parc national du Mont-Orford. Le document qui en définit les balises exclut cependant d'office la Coopérative de solidarité du Mont-Orford, puisqu'il impose un nombre minimal élevé d'unités d'hébergement qui devront être construites par le promoteur retenu.

Concrètement, le gouvernement libéral fixe à deux millions de dollars le prix minimum de vente du domaine skiable et du golf du parc national du Mont-Orford. L'acquéreur devra également verser 12,6 millions de dollars au gestionnaire actuel, Mont-Orford inc., pour les équipements du centre de ski et du club de golf. En tout, le soumissionnaire retenu devra débourser au moins 14,6 millions pour le domaine skiable, le golf et 458 hectares de terrain, dont 85 hectares sont destinés à la construction d'habitations.

Là où le bât blesse pour la Coopérative de solidarité du Mont-Orford, c'est que l'appel d'offres, qui énumère une série de prérogatives que le promoteur devra respecter, impose un nombre minimal d'unités d'hébergement beaucoup plus important que ce que prévoit la Coop. On souligne notamment que, «dans la perspective d'assurer le maintien des activités récréotouristiques, le soumissionnaire retenu s'engage à construire ou à faire construire, dans un délai maximal de 15 ans à compter de la date de l'acte de vente, un village piétonnier comportant les infrastructures d'hébergement [...] ne pouvant excéder 750 unités d'hébergement, ainsi que les infrastructures récréotouristiques». En guise de première étape, «dans un délai maximal de sept ans à compter de la date de la vente, 375 unités d'hébergement devront avoir été construites».

L'hébergement se présentera principalement sous la forme de condominiums, mais aussi sous celle de 180 habitations unifamiliales de même qu'une auberge de 200 places tout au plus. Certains condominiums «pourront être vendus en copropriété à des propriétaires-investisseurs et assujettis à une convention de gestion avec l'exploitant de la station ou une tierce société». De plus, l'acquéreur devra aménager des espaces commerciaux sur une superficie de 3000 à 4000 mètres carrés, des stationnements de surface et souterrains ainsi qu'une grande place pour la tenue d'événements culturels et artistiques. On prévoit même un «centre de récréation et de relaxation aquatique».

En outre, le futur acquéreur aura l'obligation d'exploiter la station pendant au moins 15 ans. Des pénalités s'appliqueront si jamais le promoteur n'assure pas un niveau minimum d'activités égal à 80 % de la moyenne des autres centres de ski de la région. En deçà de ce seuil, l'acheteur sera contraint d'acquitter une amende quotidienne de 2000 $. Conformément à la loi 23, le promoteur devra investir un million de dollars par année pendant cinq ans pour la restauration environnementale de la montagne. Il devra également remplacer une remontée mécanique existante et injecter un million dans la modernisation du système d'enneigement artificiel.

Projet modeste... et exclu

Le hic, c'est que le projet plus modeste que souhaite développer la Coopérative de solidarité du Mont-Orford ne répond absolument pas aux exigences de l'appel d'offres gouvernemental. On voudrait plutôt construire une auberge écologique d'à peine 50 unités dites «familiales», c'est-à-dire plus larges qu'une chambre d'hôtel classique afin d'accueillir parents et enfants avec quelques services de base pour réduire les coûts et prolonger plutôt le séjour. L'ensemble du projet mise à fond sur la protection de l'intégrité écologique du territoire sorti du parc national par le gouvernement.

Et le projet allait rondement jusqu'à maintenant. Des milliers de parts sociales ont déjà été vendues et on a récemment fait valoir que les ressources financières nécessaires pour démarrer le projet étaient au rendez-vous. Et le projet serait viable. «Les prévisions budgétaires actuelles, très conservatrices, montrent une rentabilité pour le projet de la montagne, avait indiqué Sylvain Audet, consultant en récréotourisme, principalement dans le secteur du ski alpin, au début de décembre. Dans les années à venir, il faudra gérer de façon différente la station de ski et le golf, créer des partenariats serrés avec le milieu touristique de Magog-Orford et des Cantons-de-l'Est et innover constamment dans les services aux usagers. Mais déjà les chiffres sont là pour démarrer du bon pied.»

Le président du Conseil régional de l'environnement de l'Estrie, Jean-Guy Dépôt, a dénoncé hier la teneur de l'appel d'offres dévoilé par Québec. Selon lui, «on vient de couper l'herbe sous le pied [de la coopérative], parce que la coopérative ne voulait pas construire de condos, mais seulement une petit auberge. Là on exige un minimum de condos». M. Dépôt, membre de ladite coopérative, juge que la manoeuvre est «volontaire». Il estime que le gouvernement va, de surcroît, «être pris à favoriser un promoteur qui viendra d'on ne sait où, au lieu de favoriser des gens de la région qui se disaient prêts à maintenir le centre de ski ouvert et le terrain de golf tant et aussi longtemps que ce sera possible».

Car, selon lui, le projet qui se concrétiserait avec l'appel d'offres actuel a de nombreux «talons d'Achille», notamment la «disponibilité de l'eau brute pour fabriquer de la neige artificielle». Déjà, on pompe 60 millions de litres d'eau par hiver dans l'étang aux cerises, soit le double de l'eau qu'on peut pomper sans en compromettre l'intégrité, selon M. Dépôt. «Et avec les changements climatiques, ils auront besoin d'encore plus d'eau qu'actuellement», croit-il. Aussi, il prévoit des problèmes d'accès à l'eau potable. La municipalité d'Orford manque déjà souvent d'eau. «Comment va-t-on fournir de l'eau à ce nouveau projet», a-t-il demandé, ajoutant qu'installer un réseau d'aqueduc et d'égouts pourrait coûter jusqu'à 21 millions de dollars.

Bref, il prévient que Québec s'apprête à autoriser un projet qui sera en définitive un «éléphant blanc». «C'est déplorable de favoriser un projet de condos qui est contraire à la Loi des parcs, a-t-il affirmé hier. Dans 10 ou 15 ans, on manquera de neige, mais aussi de skieurs, en raison des changements climatiques et du vieillissement de la population». Même la rentabilité du terrain n'est pas garantie, selon lui.

«On a fait faire une étude économique pour savoir quel est le minimum pour qu'on puisse commencer à construire pour atteindre une rentabilité», a répondu hier l'attaché de presse du ministre Béchard, Pascal D'Astous, pour justifier le choix d'imposer un nombre minimal d'unités d'hébergement. «Soit on y va avec une auberge, soit on suit le projet qui avait été élaboré par les gens de la MRC et qui avait reçu l'assentiment de 14 des 16 maires. On a décidé d'y aller avec le projet de la MRC», a-t-il fait valoir. «Rien n'empêche la coopérative de s'associer avec un promoteur», a ajouté M. D'Astous, précisant que les membres de la coopérative, s'ils prenaient part à l'appel d'offres, «pourraient faire leur auberge. Ce n'est pas exclu».

Avec les sommes obtenues par la vente, M. Béchard a réitéré son idée de doubler la superficie du parc en achetant des terrains voisins. «Pour nous, c'est à coût nul», s'est-il réjoui hier. M. D'Astous a précisé par la suite que les libéraux respecteraient leur promesse, quitte à investir davantage pour payer le reste. Ils devront consacrer au moins quatre millions à l'acquisition de 5000 hectares de terrain.

Pierre Rodier, maire du Canton d'Orford et membre-fondateur de la coopérative, n'a pas voulu commenté la nouvelle hier, préférant attendre de prendre connaissance de l'appel d'offres. On ne sait pas non plus si André L'Espérance, président de Mont-Orford inc., prendra part à l'appel d'offres. Il a dit récemment qu'il attendait toujours d'en voir le contenu. Comme tous les autres acheteurs potentiels, il a jusqu'au 15 mai pour se manifester. Si tout se déroule comme le souhaite le ministre, la station aura un nouvel exploitant à temps pour la saison de ski 2007-08.

Péquistes outrés

L'annonce de l'appel d'offres, au lendemain de la fin de la session parlementaire à Québec, a fait bondir l'opposition péquiste, qui a jugé que le coup avait été planifié. Encore mercredi, on indiquait au bureau du ministre Béchard que la commande gouvernementale n'était pas pour les prochains jours.

Dès qu'elle a pris connaissance de l'appel d'offres du gouvernement, l'opposition péquiste est d'ailleurs remontée aux barricades. «Nous assistons à la vente de feu de notre patrimoine collectif», a fait valoir le porte-parole de l'opposition officielle en matière d'environnement, Stéphane Bergeron, lors d'un point de presse. «On vend une partie du patrimoine collectif des Québécoises et des Québécois pour quatre cents du pied carré. C'est tout simplement scandaleux», a dit le député de Verchères.

Selon lui, «l'appel d'offres est prêt depuis longtemps et le ministre Béchard a sciemment attendu la fin des travaux parlementaires pour éviter de faire face aux questions», a indiqué le député de Verchères. «On voulait aller le faire en région», soit en Estrie, «par respect pour les gens là-bas», a répliqué l'attaché de presse de M. Béchard.

Par ailleurs, M. Béchard ne se laisse pas distraire par le recours collectif de 8,4 millions déposé hier à Sherbrooke pour contester la cession de certains terrains du parc national. «Le recours ne met pas en cause le processus [de privatisation]. Nous, on continue», a-t-il dit. L'action judiciaire est intentée par deux requérants, Jacques St-Pierre et Pauline Gravel, un donateur et une héritière de donateur qui ont contribué financièrement à la création du parc du Mont-Orford.

L'avocat Michel Bélanger, qui a déposé la requête, estime que les donateurs ont été trompés par le gouvernement, qui n'a pas respecté l'objet même de la donation, soit celui de protéger les terrains à perpétuité. Advenant une victoire devant les tribunaux, la somme de 8,4 millions serait versée à une fiducie foncière pour racheter les terrains retirés du parc du Mont-Orford et en assurer la préservation, en lieu et place du gouvernement.

Avec la Presse canadienne