Prix gonflés: la SAQ est sévèrement blâmée

Sylvain Toutant, p.-d.g. de la SAQ
Photo: Jacques Nadeau Sylvain Toutant, p.-d.g. de la SAQ

Québec — Le vérificateur général du Québec, Renaud Lachance, blâme le président-directeur général de la Société des alcools du Québec (SAQ), Sylvain Toutant, pour avoir manqué à son rôle dans le scandale des prix gonflés qui a secoué la société d'État. Mais tant le premier ministre Jean Charest que le ministre des Finances, Michel Audet, ont tôt fait de réitérer leur appui au dirigeant qui s'était retrouvé dans la tourmente au début de 2006.

Dans son rapport spécial déposé hier à l'Assemblée nationale et portant sur une vérification particulière menée à la SAQ que le ministre des Finances avait commandée, Renaud Lachance constate que «le

p.-d.g. n'a pas pleinement assumé son rôle» lors des négociations de prix avec des fournisseurs européens alors qu'il aurait dû, dans les circonstances, redoubler de vigilance.

C'est ainsi qu'en décembre 2005 la SAQ, par l'entremise de deux vice-présidents, Laurent Mériaux et Alain Proteau, dont le p.-d.g. a obtenu la démission au printemps dernier, a tenté de convaincre des fournisseurs de hausser leur prix d'origine — le prix départ chais — pour leur réclamer un rabais volume équivalent afin de hausser ses profits.

La SAQ comptait donc priver les consommateurs d'une partie des réductions négociées avec des fournisseurs européens, soit 20 millions, dans un contexte de baisse de l'euro. Mais le tollé suscité par cette tentative a tué dans l'oeuf cette nouvelle pratique.

Le vérificateur général a confirmé dans son rapport que Sylvain Toutant n'était pas au courant que des négociations visant le gonflement artificiel des prix avaient cours. «Il ne le savait pas, mais il aurait dû le savoir parce qu'il a reçu plusieurs signaux indiquant que quelque chose n'allait pas, a dit M. Lachance au cours d'une conférence de presse. Il a sûrement négligé des tâches qu'il aurait dû faire.»

Le vérificateur général note aussi que la SAQ n'a pas fait profiter les consommateurs de la forte baisse de l'euro qui a touché les produits européens à compter du printemps 2006. C'est pourtant une politique établie de la SAQ, d'ajuster ses prix en fonction des taux de change toutes les quatre semaines, une politique qu'elle respecte depuis. En ne modifiant pas ses prix, la SAQ a soutiré huit millions à sa clientèle.

Le plan stratégique pour l'année 2005 contient «des objectifs financiers très ambitieux», a souligné M. Lachance, ce qui a pu «conditionner certaines décisions».

Se penchant sur les primes obtenues par les dirigeants, sur certaines dépenses qui leur étaient remboursées et sur les avantages consentis aux administrateurs de la société, Renaud Lachance a critiqué la «culture organisationnelle» de la SAQ.

Ainsi, les vice-présidents ont touché des primes alors que la performance attendue n'était pas au rendez-vous. Le vérificateur cite aussi des «divergences» entre le bénéfice net ciblé par la SAQ et celui visé par l'État dans l'établissement des primes.

Disposant d'un salaire annuel de 239 000 $, M. Toutant a eu droit à une prime à la performance de 15 000 $ en 2005. Le gouvernement a toutefois retenu le versement de cette prime dans l'attente du rapport du vérificateur. Le ministre Audet a indiqué hier que le gouvernement n'avait pas décidé s'il allait remettre cette prime à M. Toutant.

Le vérificateur note que les trois derniers p.-d.g. de la SAQ ont reçu des sommes supérieures aux conditions de leur contrat de travail approuvé par le gouvernement, que ce soit 10 000 $ par an pour des dépenses personnelles qui, d'ailleurs, n'ont pas été déclarées au fisc. Les vice-présidents empochaient, de leur côté, 5000 $ par an pour ces dépenses.

En outre, les hauts dirigeants se sont fait rembourser, sous la mention «divers frais», 337 727 $ entre 2001-02 et 2005-06 sans devoir fournir d'explications. De plus, les factures manquaient à l'appel en ce qui a trait à 40 % des sommes remboursées. Pendant ces cinq années, la haute direction de la SAQ, qui compte un p.-d.g. et de 12 à 16 vice-présidents selon les années, a facturé 88 000 $ pour des vêtements et 96 000 $ pour des repas à la SAQ.

Le p.-d.g. et les vice-présidents ont aussi droit à une allocation pour l'achat d'alcool, d'une valeur de 250 $ d'alcool pour chacune de leur présence au conseil d'administration et d'une réduction de 40 % sur le prix des produits de la SAQ.

Les administrateurs de la SAQ, qui, en principe, ne reçoivent pas de rémunération, jouissent aussi de ces avantages, soit les jetons de présence sous forme de certificat d'achat de 250 $ et du même escompte sur le prix des produits. L'octroi de ces avantages contrevient aux règlements du gouvernement, relève Renaud Lachance.

Hier, le gouvernement a accueilli favorablement le rapport du vérificateur. À l'Assemblée nationale, Jean Charest a insisté sur le fait que les consommateurs n'avaient subi aucun préjudice, ce qui est inexact si on considère les huit millions encaissés par la SAQ à la suite de la baisse de l'euro.

Au cours d'une conférence de presse tenue à la suite du dépôt du rapport, Sylvain Toutant et le nouveau président du conseil de la SAQ, Norman Hébert, ont insisté sur les bons côtés de la vérification faite par M. Lachance. Ainsi, M. Toutant s'est réjoui que le vérificateur juge que la nouvelle politique d'achat de la société d'État, basée sur la négociation des meilleurs prix avec les fournisseurs, «fait entrer la SAQ dans l'ère moderne du commerce de détail». Il a soutenu que le but visé par les négociations avec les fournisseurs n'était pas de gonfler les prix mais «d'assurer aux consommateurs québécois une baisse maximale des prix de détail», comme l'écrit M. Lachance dans son rapport. M. Toutant a toutefois reconnu la justesse du reproche que lui a adressé le vérificateur de n'avoir pas accordé assez d'attention à l'opération.