Orford sous le choc de la fermeture

En lock-out, les employés de Mont-Orford affiliés à la FTQ avaient dressé leur ligne de piquetage, hier après-midi, peu avant l’annonce de la fermeture de la station de ski. Derrière eux, la montagne et ses pistes commençaient à blanchir sous l
Photo: Jacques Nadeau En lock-out, les employés de Mont-Orford affiliés à la FTQ avaient dressé leur ligne de piquetage, hier après-midi, peu avant l’annonce de la fermeture de la station de ski. Derrière eux, la montagne et ses pistes commençaient à blanchir sous l

Sherbrooke — André L'Espérance a choisi le jour de la première neige de l'automne 2006 sur le mont Orford pour mettre la clef sous la porte d'une entreprise dont le gouvernement québécois lui a confié la gestion. Il avoue d'ailleurs encore songer à en faire l'acquisition. Le ministre Claude Béchard devait lancer l'appel d'offres au plus tard le 15 novembre, une annonce que l'on attend impatiemment dans la région. À moins d'une réaction extrêmement rapide de la part du gouvernement, il n'y aura pas de ski cet hiver à Mont-Orford, ce qui risque d'avoir un impact négatif de cinq à dix millions de dollars sur l'industrie touristique de la région.

En conférence de presse, M. L'Espérance a rejeté la responsabilité de cette fermeture sur une unité syndicale qui compte 80 membres. «Les négociations entourant la convention collective de 16 % des employés ont été l'élément déclencheur. Alors que les préparatifs pour la saison allaient bon train et que la direction croyait que les négociations syndicales suivaient leur cours, les sorties médiatiques du syndicat ont causé de graves préjudices à l'entreprise», a-t-il déclaré. Il a mentionné qu'il y avait un retard de 60 % sur les ventes d'abonnements saisonniers et de 30 % sur les inscriptions à l'École de neige. Le 31 octobre dernier, il décrétait un lock-out. Il explique qu'en comparaison avec les employés des centres de ski de la région, ceux d'Orford gagnent 30 % de plus. Hier, il annonçait le congédiement de ses employés de bureau faisant partie de l'unité syndicale deux, dont la convention collective jusqu'en 2009 a été le résultat d'un arbitrage.

De son côté, Pascal Taschereau, président de l'unité un du syndicat, rétorque: «Qu'il ne nous mette pas ça sur le dos. On ne le prend pas. Nous sommes toujours à la table des négociations», dit-il, en collaborant avec un conciliateur, Julien Perron, celui-là même qui a joué un rôle identique dans un conflit de travail à Mont-Tremblant. Michel Murray, conseiller syndical, précise que le syndicat demande uniquement le respect d'une clause contenue dans la convention collective échue en 2005 et qui prévoit l'ajustement du salaire à l'indice du coût de la vie, ce qui voudrait dire pour 2005 et 2006 une augmentation totale de 4,1 %, alors que M. L'Espérance offrirait 3 %. Cet écart ne représenterait qu'une somme de 15 000 $, selon M. Murray, qui ne comprend pas qu'on ferme la station pour une somme aussi minime. «Que le gouvernement reprenne les clefs», lance-t-il.

Une «dynamique de tensions»

Alain Larouche, directeur général de Tourisme Cantons-de-l'Est, pense en fait la même chose. «Le gouvernement va être interpellé, et les députés de la région doivent se positionner», affirme-t-il. Le député d'Orford est Pierre Reed et celui de la circonscription voisine est le premier ministre Jean Charest. Ce matin à Magog, plusieurs décideurs de la région tiennent une réunion pour faire le point sur ce dossier qui s'inscrit dans «une dynamique de tensions depuis cinq ans», rappelle-t-il avant d'ajouter ce commentaire qui résume bien la situation actuelle: «On voulait éviter une mélasse comme celle qui se présente maintenant.»

Il n'est pas facile en effet de démêler toutes les dimensions du problème. Par exemple, M. L'Espérance affirme avoir perdu de l'argent à Orford depuis plusieurs années, 12 millions, soutient-il dont 1,5 million l'an passé. En comptant ce qu'ont perdu ses partenaires dans l'entreprise, il faudrait parler de 20 millions. Mais alors pourquoi avoir attendu si longtemps avant d'intervenir pour «faire le ménage», comme il dit? Il y a aussi le fait que M. L'Espérance qui ne cache pas vouloir regarder de près l'appel d'offres en vue de faire l'acquisition d'un centre touristique au mont Orford, se retrouve en position de conflit d'intérêts, en étant le gestionnaire présentement. En imposant le lock-out pour une période indéterminée, certains lui prêtent l'intention de vouloir provoquer une dévaluation des actifs afin d'en faire ensuite l'acquisition à un prix inférieur. D'autres l'accusent de mettre de la pression sur le gouvernement pour éviter de payer une pénalité pour rupture de bail.

Ce bail semble d'ailleurs sujet à des interprétations, notamment sur l'obligation de maintenir les opérations du centre. M. L'Espérance pense qu'il ne peut pas prendre des décisions à long terme qui auraient pour effet d'engager les acheteurs éventuels de l'entreprise et de la partie de la montagne qui ne ferait plus partie du parc. M. L'Espérance ne donne pas du tout l'impression de vouloir cesser d'agir comme gestionnaire, puisqu'il offre au syndicat de poursuivre des négociations, non pas pour une réouverture prochaine, mais plutôt en vue de la prochaine saison de golf et des saisons de ski à venir. Ce n'est pas du tout le point de vue des 400 employés, qui veulent travailler maintenant, et pas davantage de l'industrie touristique et de ses quelque mille employés dans la région.

Bizarrerie

Une autre bizarrerie porte sur les relations entre le gouvernement, qui est propriétaire, et le gestionnaire. M. L'Espérance affirme qu'aucun membre du gouvernement ne veut lui parler depuis longtemps, depuis en fait les articles dans les médias qui le rangeaient dans un petit groupe d'amis du gouvernement qui voulaient faire un gros coup d'argent à la suite de la privatisation d'une partie de la montagne. Comment un gestionnaire peut-il en arriver à prendre seul une décision aussi importante que celle de la fermeture d'un centre d'activités sportives et touristiques comme celui du mont Orford?

M. Larouche expliquait hier que, jusqu'à maintenant, l'industrie touristiques était demeurée à l'écart des négociations entre la partie patronale et le syndicat, mais qu'à partir de maintenant «le dossier sort des négociations» et devient un enjeu prioritaire pour toute la région. Si, à la suite de la réunion d'aujourd'hui et des autres consultations qui auront lieu dans les prochaines heures, on se rend compte qu'il n'y a vraiment pas d'autre solution que la fermeture d'Orford pour cet hiver, alors Tourisme Cantons-de-l'Est va repositionner sa stratégie de marketing sur les autres centres de ski de la région, comme ceux de Sutton, Bromont, Mont-Joie et Owl's Head. Mais, dans un premier temps, la stratégie est de limiter les dégâts, en espérant qu'il ne soit pas trop tard pour Orford, contrairement à ce que pense M. L'Espérance qui a annulé tous ses placements médias. Des employés clés, comme des cuisiniers, auraient déjà quitté l'entreprise.