Un mauvais procès

Il était dans l'ordre des choses que le débat sur la stratégie référendaire soit relancé à la faveur d'un différend entre Bernard Landry et son ministre de la Justice, Paul Bégin, à propos de la nomination d'un médiateur.

D'une certaine façon, c'est le rôle que M. Landry a toujours joué au PQ. Déjà, en 1984, il avait vainement tenté de réconcilier René Lévesque et le groupe de ministres orthodoxes, Jacques Parizeau et Camille Laurin en tête, qui refusaient le «beau risque» que lui-même avait accepté de prendre, jugeant «suicidaire» de s'entêter après le verdict clair de 1980.

Au printemps 1995, c'est encore lui qui s'était fait le porte-parole de ses collègues inquiets de voir M. Parizeau rouler pleins gaz et sans freins sur ce qu'il appelait l'autoroute de l'indépendance, au risque de subir les foudres de son chef.

Quand Lucien Bouchard lui a succédé, il a pris sur lui d'explorer des voies nouvelles, par exemple cette idée d'un référendum axé sur le concept de «peuple québécois», auxquelles la méfiance maladive à l'endroit de M. Bouchard lui interdisait même de réfléchir. Ce n'était peut-être pas la trouvaille du siècle, mais jamais il ne lui est venu à l'esprit de chercher un succédané à un référendum sur la souveraineté. Il s'agissait simplement de trouver un moyen de reprendre l'initiative, mais son chef lui-même a trouvé la partie trop risquée dans un parti demeuré traumatisé par l'étapisme de Claude Morin et l'affirmation nationale de Pierre Marc Johnson.

Le discours de Gatineau, qui a achevé de convaincre Paul Bégin que l'arrivée de Bernard Landry n'avait rien changé, n'était rien d'autre qu'une ultime tentative de réconcilier ceux qui voulaient qu'il s'engage formellement à tenir un référendum au cours d'un prochain mandat et ceux qui le pressaient, au contraire, de s'engager à ne pas en tenir.

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M. Landry a raison de trouver inconvenant qu'on mette en doute ses convictions souverainistes. À moins qu'il ne soit impossible d'être à la fois un bon militant et un premier ministre responsable.

Si ce n'était que d'eux, il n'y aurait aucun problème à ce que les «impatients» perdent autant de référendums qu'ils le désirent, mais il se trouve que l'actuel chef du PQ est également le chef du gouvernement de tous les Québécois.

M. Bégin disait l'an dernier que le gouvernement n'avait pas à se préoccuper de ce que la population désire ou non la tenue d'un nouveau référendum. Certes, un gouvernement a le droit et parfois même le devoir de proposer des avenues qui sortent des sentiers battus, au risque de se fourvoyer, mais il peut arriver que l'échec lui soit interdit.

Après les reculs majeurs que les NON de 1980 et 1995 ont valu au Québec, M. Landry n'a pas le droit d'en risquer un troisième si, en son âme et conscience, il n'a pas la conviction de le gagner. Sachant combien la souveraineté lui tient à coeur, son refus de se jeter tête première dans une opération aussi hasardeuse l'honore.

Pour les «impatients», le modèle à suivre est évidemment celui de Jacques Parizeau. Il est vrai que M. Parizeau s'est entêté à tenir un référendum malgré les objections de tous ceux qui estimaient déjà que les «conditions gagnantes» n'étaient pas réunies, à commencer par Lucien Bouchard, que les résultats décevants des élections de septembre 1994 avaient complètement découragé.

On ne peut cependant faire abstraction de l'extraordinaire conjoncture dont il a bénéficié. Tant mieux pour lui, mais il faut bien le reconnaître: en 1995, le camp du OUI a surfé sur l'échec de l'Accord du lac Meech et, dans une moindre mesure, sur celui de l'entente de Charlottetown, qui avaient engendré un fort sentiment de rejet dans la population. Disons-le tout net: si l'Accord du lac Meech avait été intégré à la Constitution canadienne, M. Parizeau ne serait probablement jamais devenu premier ministre.

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La conjoncture n'est pas tout en politique, mais elle est déjà beaucoup. Sans la banqueroute de la monarchie française, il n'y aurait pas eu de prise de la Bastille en 1789. Et Lénine serait resté coincé en Suisse si la Russie n'avait pas été entraînée dans la Grande Guerre.

On peut bien reprocher à Bernard Landry d'avoir procrastiné après avoir promis de s'atteler résolument à la promotion de la souveraineté, mais la période ouverte par les événements du 11 septembre 2001 n'était pas particulièrement propice à une croisade de ce genre. Durant toute l'année qui a suivi, il a passé l'essentiel de son temps à éteindre des feux. Je sais, il les allume souvent lui-même.

On fait un mauvais procès à M. Landry en l'accusant de n'avoir conçu aucune stratégie pour relancer le débat. Quelle était son intention, croyez-vous, en créant une commission d'enquête sur le déséquilibre fiscal, sinon recréer une conjoncture qui rendrait la population plus réceptive au discours souverainiste?

Selon Paul Bégin, la réalité du déséquilibre fiscal «devrait être martelée sans relâche». Il faut croire que le ministre de la Justice n'écoutait pas ce qui se disait l'Assemblée nationale. Peu importe la question qui leur est adressée, les membres du gouvernement Landry n'ont qu'une réponse: les besoins sont à Québec, mais l'argent est à Ottawa. Cette litanie devient même lassante.

Soit, la société civile n'a pas réagi avec la vigueur espérée, mais les péquistes n'ont rien aidé en étalant leurs états d'âme sur l'opportunité de tenir un référendum sur le rapatriement de points d'impôt. La partie est cependant loin d'être terminée. La prochaine manche débutera le mois prochain avec la publication du rapport Romanow sur la santé. En attendant, M. Landry pourrait toujours s'acheter une ceinture fléchée.

mdavid@ledevoir.com