Rivière Rupert - La «mère» des truites sauvages pourrait être menacée

Des échantillons des sols du futur réservoir hydroélectrique qu'Hydro-Québec veut construire pour détourner la tête de la rivière Rupert, à la Baie-James, indiquent que les concentrations de mercure éventuellement libérées pourraient mettre en péril la «mère» de toutes les truites sauvages de l'Amérique du Nord.

C'est ce qu'a déclaré le porte-parole du Sierra Club du Canada, Daniel Green, qui a lui-même réalisé l'été dernier, selon un protocole scientifique, une série de tests pour évaluer les concentrations de mercure des sols du futur réservoir, ce qu'Hydro-Québec avait omis de faire dans son étude d'impacts environnementaux, dit-il. La partie fédérale du Comité d'examen (Comex) du projet de la Rupert n'a pas encore remis son rapport, ce qui permettra au Sierra Club, à la Fondation Rivières et à Révérence Rupert de leur communiquer les résultats de cet échantillonnage réalisé conjointement. Quant à la partie québécoise du Comex, elle a décidé de remettre un rapport favorable au projet au début de novembre même si Hydro-Québec a été critiquée pendant les audiences pour avoir omis de faire tous les tests requis sur le mercure, comme le demandait la directive d'impacts.

Les tests réalisés par Daniel Green sur trois sites du futur réservoir ont démontré, a-t-il expliqué au Devoir, la présence de concentrations de mercure pouvant atteindre 190 parties par milliard (ppb), avec plusieurs valeurs se situant entre 150 et 170 ppb.

Selon des chercheurs du Experimental Lakes Area d'Ontario — une zone volontairement contaminée par des chercheurs pour mieux comprendre la méthylisation du mercure dans les réservoirs hydroélectriques —, on atteint des valeurs critiques de contamination du poisson lorsque les sols ennoyés affichent des concentrations allant de 80 à 100 ppb. Avec des concentrations aussi élevées que 150 à 170 ppb, explique Daniel Green, on atteint un niveau de risque écologique plus élevé, soit celui où, d'après la littérature scientifique, les espèces aquatiques font face à des problèmes de reproduction.

Or la tête de la Rupert, où Hydro-Québec veut construire un réservoir pour la dériver vers les turbines de la Eastmain, plus au nord, abrite une population de truites qu'on ne retrouve qu'à cet endroit sur la planète, soit là où la Rupert prend naissance dans l'exutoire du lac Mistassini, une véritable mer intérieure. Des analyses génétiques réalisées par le biologiste Louis Bernatchez, de l'Université Laval, et publiées dans Molecular Ecology, ont conduit ce chercheur à penser que cette truite, apparentée à la mouchetée, pourrait en réalité être la souche originelle de toutes les formes connues de cette espèce en Amérique, ce qui en ferait la «mère» de toutes nos truites.

«Il est évident, explique Daniel Green, que nos tests, quoique modestes, nous indiquent qu'il y a un problème, d'autant plus sérieux que nous avons trouvé plus de mercure en profondeur dans les trois endroits analysés en même temps que nous avons trouvé des concentrations plus importantes en surface. Cela porte à croire que la contamination du futur réservoir de la Rupert, si rien n'est fait, sera plus importante et plus prolongée que ce qu'Hydro-Québec a prévu avec ses vieux modèles. Ce qui pourrait mettre en cause la survie de la truite de la Rupert. En tout cas, cela plaide pour un moratoire sur le projet jusqu'à ce qu'Hydro-Québec ait réalisé un véritable échantillonnage du territoire, ce qu'elle a omis de faire dans son étude d'impacts.»

L'affaire a déclenché une véritable bagarre scientifique lors des audiences sur le projet de la Rupert quand le spécialiste du mercure, Michel Parent, de l'Université Laval, a critiqué l'absence de données vérifiées sur le terrain. Le chercheur parlait au nom du ministère des Ressources naturelles du Canada.

C'est alors que le Sierra Club et la Fondation Rivières ont décidé de demander à ce chercheur de leur préparer un protocole valable pour aller voir s'il y avait matière à un examen plus approfondi des problèmes de mercure dans ces sols, un problème qui aurait été mal évalué dans l'étude d'impacts hydro-québécoise.

Le chercheur Michel Parent avait proposé aux commissaires qu'ils exigent d'Hydro-Québec, en guise de mesure de mitigation, le décapage d'un demi-mètre de terre au fond du futur réservoir pour réduire les teneurs en mercure et protéger la truite de la Rupert.