Dérapage immobilier à l'UQAM

Désastre financier à l'Université du Québec à Montréal (UQAM): la construction du tout nouveau Complexe des sciences Pierre-Dansereau a coûté 40 millions de plus que ce qui était prévu, un imprévu de taille qui n'a jamais été révélé au conseil d'administration de l'établissement.

Cet écart de conduite a été dévoilé hier au conseil d'administration de même qu'un constat entourant le financement incomplet dudit complexe: le retard des sommes espérées force l'UQAM à utiliser la marge de crédit à hauteur de 66 millions, une situation qui la coince financièrement. Ces révélations ont conduit le conseil d'administration à souhaiter l'embauche d'un contrôleur financier, et à mettre en place un comité examinant à la loupe la gouvernance de l'UQAM, ainsi qu'un autre pour scruter le financement de l'établissement.

«Je ne sais pas si je parlerais de désastre, mais ce n'est certainement pas une situation très facile pour l'UQAM», a indiqué hier Jacques Girard, vice-président du conseil d'administration et aussi président du Comité de vérification de l'UQAM. Ce comité a dévoilé un ensemble de difficultés financières hier aux membres du conseil d'administration, qui en prenaient connaissance pour la première fois. La séance, dont a été exclu le recteur Roch Denis — un événement rarissime — a été ajournée et doit se poursuivre mardi prochain. D'autres décisions relatives à la gestion financière de l'université pourraient être prises.

Dans le rapport, dont Le Devoir a obtenu une copie, on apprend que le projet immobilier du Complexe des sciences, terminé l'an dernier, devait initialement coûter 165 millions de dollars. Mais l'exercice de vérification mené en interne a révélé des coûts supplémentaires de 40,6 millions de dollars. Qui plus est, l'université comptait sur un montage financier auquel il manque à ce jour 66 millions, ce qui force l'établissement à voguer sur la marge de crédits. Il s'agit donc d'un gouffre financier de 100 millions de dollars.

«Le financement confirmé étant à la hauteur de 99,5 millions, la différence, soit un montant de 66,2 M$ augmente le solde non pourvu et doit être assumé par la marge de crédit, capital et intérêts», note le rapport de vérification, qui place à un million de dollars les coûts supplémentaires d'intérêts entraînés par le financement incomplet et le dépassement des coûts.

Plus encore que les colonnes de chiffres, c'est la gouvernance de l'UQAM qui est directement montrée du doigt par ce rapport. Il insiste en effet sur le fait que le conseil d'administration n'a pas été mis au courant des dépassements de coûts, et ce, malgré des vérifications.

«Les coûts additionnels du Complexe des sciences se sont manifestés à partir de février 2006», note le rapport. «De plus, ces derniers n'ont été ni soumis, ni autorisés explicitement par le Conseil d'administration de l'UQAM. Malgré les vérifications du Conseil d'administration à l'effet que le budget était respecté tout au long de la construction, il ne lui a jamais été signifié une quelconque éventualité d'un dépassement budgétaire. Face à des éléments de risque similaires et afin de protéger l'institution et ses gestionnaires, le Comité de vérification recommande l'embauche d'un contrôleur financier [...] pour le suivi budgétaire du projet de l'Îlot Voyageur, et ce, dans les plus brefs délais.»

Cette recommandation a été immédiatement reçue par le conseil, qui en a fait l'annonce par voie de communiqué en fin de journée. L'annonce, qui lève aussi le voile sur un déficit du fonds d'opérations de l'ordre de 22 millions, survient au moment où l'UQAM a déjà entrepris plus vaste encore: le chantier de l'Îlot Voyageur, un projet cher au recteur Roch Denis, est bien avancé et les coûts estimés sont de l'ordre de 300 millions de dollars.

Ce projet est-il compromis par les analyses financières dévoilées hier? «Il est trop tôt pour répondre à cette question», a indiqué hier M. Girard, qui a toutefois indiqué que le Comité de vérification allait plonger dans cet autre projet «au cours des prochains jours».

Le rapport présenté hier au conseil a également révélé que l'UQAM n'arrivait pas à autofinancer, tel que prévu, les coûts d'intérêts liés à son émission d'obligations de l'ordre de 150 millions de dollars. Ces frais annuels, estimés à 8,8 millions, n'ont été couverts qu'à hauteur de 2,4 millions. Des revenus futurs escomptés «pourraient atteindre, à moyen terme, un montant global de 5 à 5,5 millions, laissant un manque à gagner récurrent de plus ou moins 3,5 millions à être couvert annuellement par le fonds de fonctionnement», précise-t-on.

«Autrement dit, cela a déjà eu un petit effet sur le budget de fonctionnement, mais à l'avenir cet effet se creusera», a indiqué M. Girard. «Le Complexe des sciences et l'Îlot Voyageur sont des projets immobiliers fort intéressants, je suis le premier à le dire, mais encore faut-il avoir les reins assez solides pour s'y lancer sans affecter le budget de fonctionnement de l'établissement», a noté M. Girard, qui croit que le fait d'avoir «dit la vérité et de parler franchement sur le plan de la gouvernance» permettra encore à des investisseurs de s'intéresser aux projets de l'UQAM.

Outre ces facteurs de gestion internes, le sous-financement général des universités est désigné comme un des éléments qui ont «un effet important sur les résultats financiers de l'UQAM». Une subvention conditionnelle de l'ordre de 28,6 millions de dollars est actuellement retenue par le ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport (MELS) parce que l'UQAM affiche un déficit.

En raison de cette règle, édictée par Québec pour l'ensemble des universités, l'UQAM est prise à la gorge. «Dans l'éventualité où cette situation perdurerait, c'est-à-dire sans réinvestissement du MELS à la hauteur attendue, et ce, dans un contexte de stabilité de sa population étudiante, l'UQAM s'engagerait dans une période d'accumulation de déficits structurels», a indiqué l'établissement par voie de communiqué hier.

Au ministère, l'attachée de presse du ministre Jean-Marc Fournier a toutefois indiqué que l'UQAM n'avait pas encore satisfait aux exigences du MELS de fournir un plan de redressement «satisfaisant». «L'UQAM n'a pas eu sa subvention pour la simple et bonne raison qu'elle n'a pas présenté de plan de redressement que nous avons jugé satisfaisant», a affirmé Marie-Claude Lavigne.

Notons qu'il a été impossible de connaître la réaction du recteur Denis, également président de la Conférence des recteurs et principaux d'université du Québec, à cette analyse financière. Les questions entourant son avenir à la tête de l'établissement sont demeurées sans réponse. «Il n'y a eu aucune décision concernant la situation du recteur Denis lors de la séance du conseil [d'hier]», a indiqué hier le directeur des communications de l'UQAM, Daniel Hébert.