Le Québec renoue avec la famille francophone canadienne

Le ministre responsable des Affaires intergouvernementales canadiennes, Benoît Pelletier, lors du dévoilement de la politique du gouvernement Charest.
Photo: Clément Allard Le ministre responsable des Affaires intergouvernementales canadiennes, Benoît Pelletier, lors du dévoilement de la politique du gouvernement Charest.

Québec — Les communautés francophones et acadienne du Canada ont accueilli avec enthousiasme la nouvelle politique sur la francophonie canadienne du gouvernement Charest. Finie, la distinction entre «eux» et «nous», se réjouissent-ils. Le Québec accepte désormais de faire partie intégrante de la grande famille des francophones canadiens. Les relations sont beaucoup plus faciles avec un gouvernement fédéraliste à Québec, constatent-ils.

«Le ton a changé», fait valoir au Devoir le président de la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada (FCFA), Jean-Guy Rioux. «C'est beaucoup plus intéressant de dire "nous tous ensemble" que de dire "nous" et "eux".»

Au regard de ses mesures concrètes, la nouvelle politique dévoilée cette semaine par le premier ministre et le ministre responsable des Affaires intergouvernementales canadiennes, Benoît Pelletier, s'inscrit dans la continuité de la politique qu'elle remplace, celle conçue par Louise Beaudoin en 1995. Elle repose toujours sur de la coopération et des partenariats en matière d'éducation, de services de santé et de culture. Mais aujourd'hui, «le Québec réintègre le giron de la francophonie canadienne» et entend exercer «un leadership rassembleur, juste et respectueux», pour reprendre les mots de Benoît Pelletier.

«La présente politique marque ainsi un tournant dans l'engagement du Québec envers la francophonie canadienne; elle est l'expression d'une volonté — celle du Québec — d'en redevenir membre à part entière. Mais elle est aussi la reconnaissance — celle de tous les francophones du Canada — qu'une communauté de destin et d'intérêts nous ressemble», affirme Jean Charest dans l'introduction du document L'avenir du français, qui décrit la nouvelle politique.

La FCFA a maintenu de bonnes relations avec le gouvernement du Parti québécois, mais avec un gouvernement fédéraliste, «ça facilite beaucoup» les choses, souligne Jean-Guy Rioux.

La présidente de la Société nationale de l'Acadie (SNA), Francine Enguehard, abonde dans ce sens. «Un gouvernement fédéraliste a beaucoup moins de mal à s'identifier à une francophonie fédérale. On profite d'une vision beaucoup plus inclusive plutôt que d'une vision de séparation», signale-t-elle.

«Ce qui est nouveau avec ce gouvernement-ci, c'est ce désir de faire partie de la grande famille de la francophonie canadienne et de travailler sur un pied d'égalité avec les autres provinces», se réjouit Mme Enguehard.

Le gouvernement Charest ne lève plus le nez sur les conférences fédérales-provinciales des ministres responsables de la francophonie canadienne alors que le gouvernement péquiste boudait systématiquement ces rencontres où le gouvernement fédéral était présent. Ainsi, Québec avait refusé de participer en 1999 à l'Année canadienne de la francophonie, une manifestation organisée par le gouvernement fédéral. «Les francophones du Québec ne se considèrent pas, pour la plupart, comme une minorité au Canada mais comme une majorité au Québec», avait alors déclaré Joseph Facal, ministre responsable des Affaires intergouvernementales canadiennes à l'époque.

Tensions avec Ottawa

Si les relations sont excellentes avec le gouvernement Charest, il en est tout autrement avec le gouvernement de Stephen Harper. Les francophones canadiens s'insurgent contre la coupe d'un milliard, annoncée en septembre, qui conduit à l'abolition d'une série de programmes fédéraux. Ces programmes n'étaient pas destinés exclusivement aux francophones mais leur disparition affecte tout particulièrement la minorité. C'est le cas du programme de contestation judiciaire, qui a permis aux francophones de faire valoir leurs droits en cour, de l'aide à l'alphabétisation, des stages pour les étudiants à l'étranger et de l'aide apportée aux artistes pour qu'ils participent à des événements sur la scène internationale.

Aussi, la FCFA vient d'intenter un recours devant la Cour fédérale pour invalider cette décision, alléguant qu'en vertu de la Loi sur les langues officielles, le gouvernement conservateur aurait dû les consulter au préalable. De son côté, la SNA a lancé une pétition pour protester contre ces compressions.

«Ce qui est grave, ce n'est pas seulement les montants qui ont été coupés mais aussi la philosophie derrière les compressions. L'idée de base qui semble être celle de M. Harper, c'est que les gens n'ont plus besoin de groupes porte-parole, c'est qu'ils n'ont plus besoin d'être représentés», estime Mme Enguehard.

La survivance

Ceux que l'écrivain Yves Beauchemin avait qualifiés de «cadavres encore chauds» vivent aujourd'hui une situation paradoxale. D'un côté, leurs poids démographique, en raison d'un faible taux de natalité, de l'arrivée d'immigrants qui adoptent la langue dominante et du processus d'assimilation, ne cesse de décroître. En revanche, les francophones canadiens et les Acadiens n'ont jamais pu compter sur des institutions aussi fortes qu'aujourd'hui — notamment en éducation — et sur autant de services en français. «Le peuple acadien ne s'est jamais aussi bien porté au chapitre de ses institutions, qui ont été acquises de haute lutte», indique Mme Enguehard.

En s'appuyant sur les droits que la Constitution de 1982 reconnaît aux minorités linguistiques, les francophones à l'extérieur du Québec sont parvenus à obtenir, par la voie des tribunaux, des écoles françaises, la gestion de leurs conseils scolaires et celle de certains établissements du réseau de la santé. On n'a qu'à se rappeler la bataille de l'hôpital Montfort, le seul hôpital français en Ontario, que le gouvernement conservateur de Mike Harris projetait de fermer.

Par la suite, des écoles françaises ont poussé là où il y en avait peu ou pas du tout: à Terre-Neuve-et-Labrador, à l'Île-du-Prince-Édouard, en Nouvelle-Écosse, en Saskatchewan, en Alberta et en Colombie-Britannique. Les associations de francophones canadiens et d'Acadiens s'attellent maintenant à créer des centres de la petite enfance avec la collaboration du gouvernement du Québec.

L'assimilation encore galopante

Mais force est de constater que l'assimilation des francophones hors Québec a fait des ravages. Si, à l'extérieur du Québec, on compte près d'un million de Canadiens dont la langue maternelle est le français, seulement 700 000 le parlent toujours à la maison la plupart du temps, selon les données de Statistique Canada tirées du recensement de 2001. Au Nouveau-Brunswick, où les Acadiens jouissent d'une masse critique, ils sont 12 % à avoir adopté l'anglais à la maison. Mais en Ontario, qui compte un peu plus de la moitié des Canadiens hors Québec dont la langue maternelle est le français, soit plus d'un demi-million de personnes, le tiers d'entre eux ont abandonné le français pour l'anglais à la maison. Au Manitoba, cette proportion s'élève à 47 %

Mais selon le recteur de l'Université de Moncton, Yvon Fontaine, la présence accrue d'écoles françaises permet de «refranciser les familles», un phénomène qui n'est pas encore perceptible dans les statistiques. Ainsi, nombre d'«ayants droit», des enfants dont les parents de langue maternelle française ne parlent plus le français, commencent à fréquenter l'école française. Ces «ayants droit», comme cette appellation l'indique, disposent toujours du droit constitutionnel de fréquenter l'école française. «Ça va prendre une ou deux générations. Ce n'est pas la panacée mais ça donne espoir», estime M. Fontaine.

Diverses autres stratégies sont employées. Attirer des immigrants francophones en est une depuis que les provinces peuvent choisir un certain nombre de leurs immigrants. Ainsi, au Nouveau-Brunswick, le gouvernement s'est engagé à recruter une proportion d'immigrants francophones égale à celle des francophones de la province, soit quelque 30 %.

On veut aussi tabler sur le fait que de plus en plus de Canadiens anglais parlent le français, un phénomène «qui bonifie d'une façon non négligeable la vie des communautés francophones du Canada», souligne Francine Enguehard.

Dans cette lutte pour la survie, le défaitisme n'est pas de rigueur. «C'est une mentalité de gens qui font face à l'adversité, qui continuent à faire face à des circonstances difficiles mais qui savent exactement qui ils sont, d'où ils viennent et où ils vont», soutient Mme Enguehard au nom des Acadiens.