Entente controversée avec les communautés innues - Chevrette proposera un projet plus équitable

Son mandat est périlleux; ses recommandations, attendues. L'envoyé spécial du gouvernement Landry, Guy Chevrette, a amorcé sa tournée régionale au Saguenay-Lac-Saint-Jean et sur la Côte-Nord, afin d'informer leurs habitants sur le bien-fondé de «l'approche commune avec les Innus», mais aussi pour proposer des modifications à l'entente de principe.

Telle qu'elle est formulée, l'entente de principe intervenue entre Ottawa, Québec et quatre communautés innues pourrait être inéquitable. Non pas envers les autochtones, mais bien envers les populations blanches. L'envoyé spécial du gouvernement Landry, Guy Chevrette, n'a pas encore terminé sa tournée régionale pour expliquer «l'approche commune» aux populations du Saguenay-Lac-Saint-Jean et de la Côte-Nord que déjà il note des propositions à inscrire dans son rapport prévu pour la mi-janvier. Afin de répondre à la grogne exprimée par les citoyens, l'ex-ministre entend recommander que des fonds spéciaux soient destinés aux municipalités blanches voisines des communautés innues et que les négociations futures disposent d'un processus de consultation améliorée.

Si Guy Chevrette déplore un «manque d'information» sur l'entente de principe au sein de la population blanche en général, les élus municipaux et les agents de développement régional concernés ont bien saisi une chose: leurs voisins, les Innus, auront droit à «au moins 3 %» des redevances perçues par le Québec sur les ressources naturelles exploitées sur le territoire du Saguenay-Lac-Saint-Jean, des MRC Haute-Côte-Nord et Manicouagan et de la partie est de la MRC de Minganie, un territoire appelé Nitassinan dans l'entente. Les municipalités qui se trouvent aussi sur ce territoire, elles, risquent de ne rien avoir de plus, craignent les principaux intéressés rencontrés par M. Chevrette depuis plus d'une semaine.

«Les redevances créent un problème majeur dans les communautés blanches s'il n'y a pas un fonds qui permet un échange égal. Donner des redevances à une communauté et ne pas avoir un système qui est équitable envers l'autre, à côté, c'est conflictuel, ça provoque de l'irritation présentement», a affirmé hier l'ex-ministre des Affaires autochtones, lors d'une rencontre avec l'équipe éditoriale du Devoir.

Guy Chevrette cite l'exemple d'Essipit, communauté innue de 180 habitants, qui affiche le plein emploi (ce qui est exceptionnel dans les communautés), grâce à l'exploitation de pourvoiries. Les localités avoisinantes souffrent toutefois d'un problème de chômage, doublé de difficultés de développement. Ce que les maires redoutent de l'entente qui prévoit des redevances aux Innus, c'est que, du coup, le fossé s'élargisse entre leur communauté et celle d'Essipit. «Les maires me disent: "je ne suis pas subventionné pour quoi que ce soit. J'ai du chômage, je n'ai aucun fond." C'est sûr que c'est un problème, a indiqué M. Chevrette. Il va falloir que le gouvernement trouve un moyen de dire que la richesse du milieu, il doit en retourner une partie aussi aux municipalités. Les Innus ont le droit de négocier une forme de redevance, c'est clair. Mais si le monde municipal n'est pas impliqué dans les redevances, il va dire que c'est du deux poids deux mesures.» M. Chevrette suggère pour l'heure l'instauration d'un fonds spécial destiné aux municipalités situées à proximité des communautés innues. «Je songe actuellement à toutes sortes de propositions concrètes», a-t-il précisé.

Celles-ci se retouveront dans son rapport, qui sera déposé à la mi-janvier à l'Assemblée nationale, juste avant une commission parlementaire sur le sujet qui suivra en février. D'ici là, le mandataire désigné par le gouvernement le 2 octobre dispose de 80 jours pour s'acquitter de sa tâche, celle de rassurer les populations blanches sur «l'approche commune». Les réactions négatives, voire violentes à cette entente de principe ont défrayé les manchettes depuis qu'elle a été rendue publique en juin dernier. «Je me suis attiré un peu de trouble», note l'envoyé spécial, qui croit fortement au bien-fondé de l'entente.

Conscient d'avoir un «mandat difficile», mais se disant «confiant», Guy Chevrette transporte son bâton de pèlerin au Saguenay-Lac-Saint-Jean et sur la Côte-Nord. Sept-Îles, Baie-Comeau et Havre-Saint-Pierre ont déjà reçu sa visite. «J'ai rencontré toutes les tables de concertation dans ces coins-là, a-t-il dit. Il y a beaucoup d'inquiétudes. Les leaders locaux reconnaissent l'indispensabilité d'une négociation avec les Innus, mais ils refusent le mécanisme de consultation qui a été mis en place.» Les leaders régionaux, des présidents d'associations de chasseurs aux élus, reprochent au gouvernement de ne pas avoir pris en compte leur point de vue, ce que M. Chevrette cherchera à corriger. C'est lui qui, pourtant, était ministre des Affaires autochtones au moment des négociations.

«Le rapport doit contribuer à répondre à des inquiétudes et des peurs réelles, à proposer des éléments de changement, a-t-il indiqué. Il faut que l'entente serve aux deux [Innus et Blancs]. La perception actuelle, c'est que les autochtones ont tout ce qu'ils demandent... Je ne sais pas comment je vais m'en sortir mais je vais faire mon possible.»

L'entente de principe concerne 9000 Innus de Nutashkuan sur la Côte-Nord et trois communautés montagnaises du Saguenay-Lac-Saint-Jean, Betsiamites, Essipit et Mashteuiatsh. L'entente accorde en pleine propriété aux Innus une zone deux fois plus grande que leurs réserves actuelles, un territoire de 522 km2 appelé Innu Assi, «terre en propre» en langue innue. Pour le territoire plus vaste du Nitassinan («terre de nos ancêtres» en langue innue), les Innus se voient reconnaître des droits de chasse, de pêche, de trappe et de cueillette. Il reste toutefois à les encadrer, un autre «point sensible» dans les négociations à venir, reconnaît Guy Chevrette.