La Face cachée des gangs de rue - Prendre les Hells pour modèle

La députée du Bloc québécois Maria Mourani vient de publier La Face cachée des gangs de rue, un ouvrage réalisé dans son ancienne vie de criminologue et sociologue. Un cri d'alarme en réaction à une délinquance de plus en plus organisée.

Oubliez les gangs des années 1980 qui se formaient pour se prémunir contre le racisme. Les bandes d'aujourd'hui ont tout appris des motards criminels, et certaines d'entre elles sont en voie d'appartenir à un toute nouvelle famille: le crime organisé de souche haïtienne.

Dans La Face cachée des gangs de rue (Éditions de l'Homme), Maria Mourani dresse une radiographie de la petite et la grande délinquance de Montréal. Et le diagnostic n'a rien de rassurant.

La jeunesse issue de l'immigration et à la fois prise en otage par l'étiquette de gangsters qui lui est accolée par la presse et par des «hommes d'affaires» sachant exploiter leur détresse.

Cette nouvelle génération d'entrepreneurs a grandi dans les quartiers défavorisés de la métropole, en faisant ses classes dans des petits gangs que les policiers ne prenaient pas au sérieux, dans les années 1980. Ils se sont ensuite associés aux bandes de motards, à commencer par les Hells Angels, qu'ils ont pris pour modèle à partir du milieu des années 1990: trafic de drogue, prostitution, gestion des agences d'escorte, etc. «Les gangs sont beaucoup plus organisés du point de vue criminel. Ils sont beaucoup plus efficaces dans leurs actions, explique Maria Mourani en entrevue. Ils ont accès à beaucoup d'armes depuis leur alliance avec les motards.»

Le bilan des morts et blessés le confirme. Depuis le début de l'année 2006 seulement, la métropole compte huit meurtres et 58 tentatives de meurtres imputées aux rixes entre les gangs. En moyenne, les bandes alignées sur les Crips (bleus) et les Bloods (rouges) font sept blessés par semaine depuis 2002.

Les affrontements au couteau cèdent le pas aux fusillades à bout portant, en raison de l'accessibilité des armes provenant principalement des États-Unis. «Les armes, c'est une business facile. Les motards, ça fournissait pas mal de gars de gangs, mais maintenant, ils [les membres de gangs] ont leurs propres contacts aussi. Avant, ils n'avaient pas l'argent comme maintenant. Quand t'as l'argent, tout est possible», confie un jeune de 18 ans à l'auteure.

Mme Mourani s'insurge contre cette violence meurtrière, résultat de la «manipulation» des adolescents par des adultes en quête de profit. «On a une gang d'adultes qui se fait beaucoup d'argent sur les dos des enfants, des mineurs. Ils vont dans les quartiers défavorisés pour chercher de la chair à canon. Ils savent que les jeunes traînent au métro après l'école, ils savent qu'ils se promènent avec une clef dans le cou parce qu'il n'y a personne à la maison. À ces jeunes-là, ils promettent la lune», déplore la députée bloquiste, qui fut autrefois agente de libération conditionnelle au fédéral et éducatrice pour les Centres jeunesse de Montréal.

Mme Mourani a remarqué l'émergence de cette nouvelle classe d'affaires davantage préoccupée par la couleur de l'argent que la couleur des gangs à la suite d'entretiens avec des jeunes, des sources non identifiées et des enquêteurs. «Ce sont des hommes d'affaires ne faisant partie d'aucune bande, mais qui fournissent de la drogue. C'est comme une espèce de mafia», affirme Mme Mourani.

Une «mafia» de souche haïtienne à Montréal? L'hypothèse n'a rien de farfelu. «Je ne peux pas l'affirmer à 100 %, mais on peut le supposer. [...] On pourrait assister à une mutation, à la formation d'une espèce de mafia haïtienne», prévient Mme Mourani.

L'essai de la députée d'Ahuntsic pourrait intéresser le grand public, et surtout les jeunes à qui s'adresse l'auteure en tout premier lieu. Cela dit, l'ouvrage de vulgarisation n'est pas exempt d'imperfections. Mme Mourani nous apprend que les Bandidos ont été formés au Mexique, alors qu'il s'agit d'un gangs de motards ayant vu le jour au Texas. Elle parle aussi de la marijuana québécoise «enrichie au THC», cette substance constituant le principal ingrédient actif de la plante. Elle s'aventure enfin sur un terrain douteux en écrivant qu'il y a peu de différences entre le monde extérieur et le milieu criminel, où l'argent est le maître incontesté. «Difficile de voir de grandes différences entre ce monde et le nôtre... Après tout, il y a des États qui éliminent des populations pour du pétrole», dit-elle en faisant référence à la campagne militaire américaine en Irak.

Frapper fort

Face à une délinquance de plus en plus organisée, l'auteure suggère la création d'un Bureau spécial «gangs de rue» composés d'enquêteurs spécialisés, de travailleurs sociaux et de responsables de Centres jeunesse qui mettraient en commun leur expertise.

Selon Mme Mourani, il faudra mener contre les gangs de rue une rafle digne de l'opération printemps 2001, à l'issue de laquelle les principales têtes dirigeantes des Hells Angels avaient été condamnées pour leur implication dans la guerre des motards.

Sans oublier d'investir des millions de dollars dans la prévention, le parent pauvre dans la lutte à la criminalité. À cet égard, elle juge insuffisante la somme de 1,25 million débloquée récemment par le ministre de la Sécurité publique, Jacques Dupuis, pour venir en aide à 23 groupes communautaires de la province. «C'est des pinottes», s'insurge-t-elle.

La prévention devrait commencer dès le primaire, au moyen d'activités qui permettent aux jeunes de se sentir utiles et d'aider leurs semblables. Elle cite en exemple le projet de patrouille de rue de la Maison d'Haïti, qui s'est adjoint des jeunes susceptibles de sombrer dans les gangs, pour faire de la prévention. «On peut sauver des jeunes en perte de vitesse parce que les jeunes ne sont pas idiots. Quand on leur explique c'est quoi les gangs, ils le comprennent. [...] Il faut faire de l'éducation sur les gangs de rue de la même manière qu'on fait l'éducation sexuelle», dit Mme Mourani.

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