L'Histoire retrouvera toutes ses dates

Québec — Moins de deux mois après l'éclatement de la controverse sur le programme d'histoire, le ministère de l'Éducation a présenté hier une version «précisée» du projet de programme d'histoire et d'éducation à la citoyenneté, «pour calmer certaines inquiétudes».

Les ajouts apportés au document ont pour but, a-t-on expliqué, de «rendre plus visibles certains événements marquants qui jalonnent notre histoire (la Conquête, la rébellion des Patriotes, le rapatriement de la Constitution canadienne, etc.) et qui étaient implicites dans la première version du programme», selon ce qu'on peut lire dans le communiqué. On est aussi revenu en partie sur l'objectif de faire une histoire «moins conflictuelle». Le document s'attarde davantage aux tensions et aux conflits qui ont parsemé l'histoire. On note l'ajout de phrases telles: «L'intégration de l'ex-colonie française à l'empire britannique d'Amérique ne se fait pas sans conflit.» L'ambition de faire une histoire plus «rassembleuse» demeure prégnante.

Conquête retrouvée

Aussi, pour les élèves du premier cycle (IIIe secondaire), on a cherché à mettre davantage en évidence la période de la «Conquête» et ses conséquences sur la société de 1760 à 1791. Dans le document précédent, la conquête était évoquée dans un chapitre sur «l'accession à la démocratie». Les noms de certaines périodes étudiées ont aussi été corrigés pour répondre aux critiques qui avaient vu dans les intitulés initiaux une tentative d'édulcoration d'épisodes douloureux. Ainsi, la tête de chapitre «L'émergence d'une société canadienne», se présente maintenant comme «L'émergence d'une société en Nouvelle-France»; «L'accession à la démocratie dans la colonie britannique» devient «L'expérience du parlementarisme dans la colonie britannique». Les textes de présentation des périodes historiques ont aussi été étoffés pour mieux situer les événements, les dates et les personnages clés. Pour chacune des périodes, une ligne du temps a été ajoutée.

Le ministère propose d'intégrer une sorte de «plancher» de dates et d'événements clés et «incontournables» de l'histoire du Québec, intitulés «repères de temps», que l'enseignant devra «presque obligatoirement» présenter à ses élèves, a expliqué le directeur des programmes du ministère, Gérard Guimond. Des repères culturels et des comparaisons avec des «ailleurs», donc des situations étrangères, ont été augmentés.

Par ailleurs, le ministère a décidé de conserver la distinction entre un enseignement chronologique en secondaire III et un enseignement thématique en secondaire IV. Mais le responsable des programmes du domaine de l'univers social, Marius Langlois, a insisté sur le fait qu'il n'y aurait pas de répétitions dans ces deux années, même si les périodes étudiées étaient identiques.

Programmes et manuels

La nouvelle version du projet de programme a été dévoilée hier par les fonctionnaires responsables de sa préparation (la version du 15 juin est disponible sur le site du ministère, www.mels.gouv.qc.ca). Le ministre Jean-Marc Fournier, qui s'était engagé, le jour même de la publication de notre article (27 avril), à en livrer une version «précisée», ne participait pas à la présentation.

Le sous-ministre adjoint Pierre Bergevin a insisté sur le caractère exceptionnel de l'exercice de rendre public un document non encore autorisé par le ministre. Dans le furieux débat qui s'est engagé depuis la fin avril, «les perceptions étaient devenues plus importantes que la réalité», a-t-il expliqué, et une «démarche transparente» s'imposait.

Selon les fonctionnaires présents, l'ampleur de la polémique tient au fait que le public a confondu les fonctions de «programmes» et de «manuels». Visiblement indisposé par la controverse, le directeur des programmes, Gérard Guimond, s'est montré pédagogue devant les journalistes présents. Les regardant, il a agité dans les airs un programme et un manuel pour ensuite insister lourdement sur les différences entre les deux: «Dans l'un on a des lignes directrices pour les experts que sont les enseignants; dans l'autre on a toute la matière, c'est clair?»

Toujours socio-constructiviste

Le sous-ministre Bergevin souligne que les «précisions» ne transforment pas la conception pédagogique qui sous-tend ce nouveau cours d'histoire, celle du socio-constructivisme au fondement de la réforme. Il s'agit toujours de mettre l'accent sur les compétences et de faire en sorte que l'élève (le mot «apprenant» a pratiquement disparu dans la version «précisée») développe son sentiment d'être «citoyen». L'histoire n'est pas faite pour elle-même, mais sert ici d'abord et avant tout à «amener les élèves à comprendre le présent à la lumière du passé». Le sous-ministre Bergevin affirme qu'on «n'a jamais fait de l'histoire pour l'histoire», mais qu'elle a toujours servi à faire soit de «bons patriotes» ou de «bons chrétiens». Aujourd'hui, l'optique du «renouveau pédagogique» — autre terme pour «réforme» — permet de former des citoyens et, par le fait même, de répondre à tout moment à la question que tout élève se pose dans un cours d'histoire: «À quoi ça sert?»

Le document présenté hier traversera une autre période de consultation au cours des prochaines semaines. Le Comité-conseil sur les programmes d'études,ainsi que desuniversitaires et historiens reconnus l'évalueront. Le ministre devrait approuver un programme autour du 20 août.

Réactions à chaud

Après une lecture sommaire, le didacticien Christian Laville, de l'Université Laval, n'avait que de bons mots pour le document: «Ils ont réussi à tenir compte des critiques de façon exemplaire, de toutes les critiques.» Il souligne l'ajout d'un thème sur la «conquête» et de longues séries chronologiques. Il se réjouit que «l'essentiel de la philosophie de base soit maintenu».

Le philosophe Michel Seymour, de l'Université de Montréal, pour sa part, dit demeurer «insatisfait de l'oblitération totale de toute référence à la "question nationale", à notre "histoire nationale", au "peuple" ou à la "nation québécoise", ou au "peuple" ou à la "nation canadienne française"». Le programme actuellement en vigueur et adopté en 1982 déclare que «l'histoire nationale concerne tous les Québécois, quelle que soit leur origine». Dans le «programme précisé», le mot «peuple» n'est utilisé que pour des groupes amérindiens.

Quant à Éric Bédard, professeur à l'UQAM, fondateur du Collectif pour une éducation de qualité (CEQ) et critiquedu «renouveau pédagogique», il salue le retour d'une histoire plus politique, pour ce qui est du XVIIIe siècle. «Mais tout se gâche lorsqu'on aborde le XIXe siècle», dit-il. La Confédération est traitée comme une «conséquence un peu lointaine de la révolution industrielle, alors qu'elle a des causes politiques évidentes». Il déplore aussi l'absence de mention de «l'infériorité économique» des Canadiens français et l'oblitération du rôle de l'Église. «Évidemment, quand on contraint l'histoire à célébrer la préparation du présent et la citoyenneté, ces éléments deviennent inutiles», explique-t-il.
4 commentaires
  • Marie-France Legault - Inscrit 16 juin 2006 09 h 52

    Une date oubliée, 1931.

    Le Statut de Westminster 1931.

    Le Rapport Balfour 1926 soulignait plusieurs oppositions entre le texte de lois désuètes et la situation de fait créée par le traité de Versailles.

    "Or les lois de l'Empire doivent être conformes aux FAITS de l'Empire". C'est pourquoi un sous-comité de la Conférence impériale fut chargée en 1929, de trouver des formules pour faire disparaître les dernières restrictions légales à la parfaite autonomie des Dominions. Ses suggestions ont été adoptées par la Conférence de 1930 et sanctionnées, l'année suivante par le Parlement Britannique, sous le nom de Statut de Westminster.

    -.Désormais aucune loi votée par le GOUVERNEMENT CANADIEN ne sera invalide parce qu'elle ne concorde pas avec la loi anglaise. Ainsi disparaissent les restrictions établies par le Colonial Laws Validity Act. Par là encore se trouvent périmés le désaveu possible des lois du Canada par le Roi ou le droit de réserver la sanction des lois au gouvernement britannique. Pour supprimer ce texte de l'Acte de l'Amérique Britannique du Nord, notre gouvernement n'aura qu'à prendre les procédures ordinaires.

    -.Le Gouverneur général doit être choisi avec l'agrément du Canada ou plutôt par le Canada lui-même. Ainsi furent nommés lord Bessborough, qui succéda àa Lord Willingdon en 1931, lord Tweedsmuir, en 1935 et lord Athlone et Mme Michaelle Jean la gouverneure actuelle.

    -. Rien ne s'oppose à ce qu'il soit canadien.

    -. Notre pays acquiert PLEINE LIBERTÉ dans le domaine international; il peut nommer des représentants à l'étranger (ambassadeurs) et faire des lois d'une portée extra-territoriale.

    -. De l'ancien état de choses ne demeurent que le droit de rappel au Conseil Privé et l'incapacité juridique d'amender notre CONSTITUTION, deux points dont le Canada pourra d'ailleurs demander la modification à (1982)l'Angleterre quand bon lui semblera.

  • Benoît Bélanger - Inscrit 16 juin 2006 12 h 40

    Des fonctionnaires voués à une certaine idéologie !

    À la recension de M.Robitaille des diverses réactions provoquées par le nouveau programme d'Histoire du Québec et du Canada, tant chez les fonctionnaires qui l'ont présenté que chez les universitaires qui l'ont critiqué, il est clair que les fonctionnaires chargés du programme original avaient un programme "politique" bien arrêté dans la version originale.

    Confondre Histoire et Civisme ne constituait pas une erreur de bonne foi,comme des âmes charitables auraient pu imputer à ces "rénovateurs" de l'enseignement de notre Histoire. Un tel détournement de fonctions pédagogiques mérite davantage qu'un simple soupir de soulagement. Osons espérer qu'un changement de gouvernement apportera quelque lumière sur les motifs véritables d'un tel dérapage de la fonction publique. Car il faut bien le reconnaître, il s'agit là de circonstances qui mettent en cause beaucoup plus qu'une simple conception pédagogique chez des fonctionnaires chargés de mettre à jour l'enseignement de notre Histoire. Si un cours de civisme s'impose dans les programmes d'éducation, comme je le crois personnellement,l'enseignement de notre Histoire ne constitue pas une sorte de palliatif à son absence. Tenter de nous faire avaler cette couleuvre, comme on l'a fait il y a quelques mois,relève de la dissimulation. Et en aucun cas peut-on permettre que pareille attitude se reproduise dans la fonction publique.

  • Roland Berger - Inscrit 16 juin 2006 15 h 29

    L'Église s'en tire encore

    C'est à croire que la Direction des programmes d'étude du ministère de l'Éducation fourmille encore pères, prêtres, frères et soeurs défroqués mais encore fidèles à l'Église. Autrement, comment expliquer que des spécialistes supposément objectifs aient passé sous silence que l'Église se soit entendu avec le nouveau pouvoir britannique pour se donner un pouvoir absolu sur les descendants des colons français. Sans la connaissance de ces événements, eux aussi historiques, comment les élèves d'aujourd'hui comprendront-ils que les Québécois dits de souche en soient encore à élire des messies comme premiers ministres. Le messianisme du peuple Canadien français du chanoine Lionel Groulx n'est pas mort, loin de là.

  • Fernand Laberge - Abonné 17 juin 2006 07 h 34

    Enfin !

    Non, pas :«enfin ils ont remanié le programme». Oui, il présente plus clairement les éléments «disparus», qui étaient néanmoins implicites, a raison de souligner le représentant du MÉLS (vous voulez les numéros de page ?). Non, pas «enfin les textes destinés aux profs moins préparés ont été enrichis», car le débat continuera sans doute d'être instrumentalisé par certaines franges souverainistes et/ou opposées à la réforme. Mais plutpot : «enfin commencera peut-être le vrai débat», celui portant sur la disparition de l'histoire en 5e secondaire, sans que personne ne réagisse ?